Bienfaits de la mort
Il y a presque un an, j’écrivais le premier post de mon blog Attentive Body : un article sur comment faire face quand on se fait esquinter par la vie. Quand j’ai achevé mon texte, ma mère est morte. C’est alors que mon post m’a soudain semblé un peu sage.
Son message demeure valable ; il était peut-être juste un peu plus propre que ne l’est la vie réelle. Maintenant, j’ai besoin d’écrire la version “trash”. Parce que depuis peu, la mort semble présente à la fois sur les gros-titres des journaux et dans la vie des gens autour de moi (bien sûr, c’est une illusion. La mort n’arrête jamais – elle frappe simplement plus ou moins loin de chez soi). Donc, pour ceux qui ont perdu leur âme sœur, leurs amis, leurs parents, leurs enfants ; pour ceux à qui manquent David Bowie et Harper Lee, Michel Delpech et Pierre Boulez, Lemmy et Alan Rickman ; pour quiconque pleure en songeant, consciemment ou non, qu’il y a une “bonne” façon de faire son deuil. Prêtez attention à ce que vous vous dites et méfiez-vous d’un certain “flicage” du chagrin.
Durant les jours, semaines et mois suivant la mort de ma mère, j’ai essayé de suivre mes propres conseils : encaisser le coup, rester là où ça fait mal. Mais j’étais loin d’être préparée à combien ce serait dur de me laisser aller jusqu’à me sentir moche, fatiguée, lourde, perdue. Mes besoins et mes émotions étaient distordus et faisaient ricochet, durant des heures parfois. Je me demandais si je devais réagir (arrête de t’apitoyer sur toi-même !) ou céder devant des envies plus minimales (pas faim, juste dormir s’il te plaît). Était-il déplacé d’aller travailler ? Était-il OK de parler de ça avec des gens ? Jusqu’à quel point ? Même avec mes collègues, entraînés comme moi dans l’art de laisser le corps faire ce qu’il a besoin de faire et vivre le moment présent – oui, même avec eux, je sentais que je modulais mes réponses, comme si donner la “mauvaise réplique” aurait signifié que j’étais absolument passée à côté de ma profession. Je me protégeai. Je développai quelques phrases que je répétais : “C’est intense, disais-je, mais ça va”. Ça n’allait pas mais combien de fois peut-on le répéter ? Pendant combien de temps est-il OK de dire qu’on n’est pas OK ?
C’est au cours de ces mois de printemps confus que je lus Joan Didion, reine du chagrin malgré elle, dont le récit entier de l’expérience de ses pertes résonnait avec la mienne. Tentative d’y donner du sens, de concevoir l’inconcevable : que nous ne reverrons jamais plus cette personne ; que tout ce qu’on avait entrepris avec elle ne trouvera jamais son achèvement ; que, quelle que soit notre vie, nous devrons désormais la vivre sans elle. Puis : les vagues qui montent de dessous les pieds, le pincement dans la partie la plus basse des poumons qui fait que ça devient difficile de respirer, la pression comme une pierre dans la gorge, la chaleur et l’eau dans les yeux.
“La société police le deuil”, écrit Dennis Klass, expert du deuil, dans l’Encyclopédie de la mort, dont j’ai lu une bonne partie. “Elle contrôle le deuil et quand deuil il y a, donne des instructions sur que penser, que sentir et comment se comporter. Toutes les sociétés ont leurs lois concernant la façon dont les émotions doivent être présentées et traitées.” Au-dessus du chagrin effectif, il y a des attentes concernant l’affliction, culturelles ou religieuses pour la plupart d’entre elles. Comment s’attendait-on à ce que je pleure ma mère ?
À Bali, je devrais ravaler mes larmes.
En Égypte, je devrais pleurer à chaudes larmes, longtemps et fort.
Au Japon, je devrais relever la tête et veiller à n’incommoder personne de ma peine.
En Chine, je devrais payer les services d’une pleureuse.
Au Tibet, je devrais chanter une mélopée durant 49 jours et chercher un lotus dans les cendres.
Chez les Maoris je devrais veiller son corps et lui parler.
Au New Jersey, je devrais porter du noir et regarder son corps étendu dans une boîte avant qu’on ne la conduise doucement vers le cimetière où je me fraierais un chemin à travers la glace et la boue et déposerais une fleur sur sa tombe, comme dans un rêve. Et ensuite, dans le restaurant Lighthouse sur Broadway, je mangerais sans faim et boirais du vin et lèverais mon verre avec la famille quand chacun partagerait les souvenirs qu’il avait d’elle.
C’est exactement ce que j’ai fait, puisque je suis du New Jersey.
Or, un jour, sous la douche, envisageant une fois de plus les choses à faire et à ne pas faire quand on a du chagrin, je me suis rendu compte que j’étais partie dans les bulles de mes pensées et que je ne sentais plus l’eau sur ma peau. Je me suis soudain retrouvée face à ce fichu truc de “comment faire son deuil” et ça m’a mise en colère. Alors j’ai arrêté. J’ai laissé sortir tout ce que j’avais comprimé. J’ai respiré. J’ai pleuré. Et ça m’a rendue encore plus en colère, et la colère est montée, montée jusqu’à une poussée extrême et à un soulagement : il n’y avait pas de “bonne” façon de pleurer ; de là, ni de “mauvaise” façon non plus. Je pouvais faire l’inventaire des expériences des autres et les comparer, mais les prendre comme critère était une erreur fatale. Il n’y a pas de critère pour le chagrin, ni de mesure ni de boussole, sauf son propre chagrin.
La mort me laissait debout sous la douche, en train de respirer profondément et de me dire, J’ai le droit de réagir comme je veux, putain !
Une seconde pensée m’est venue, peut-être évidente : Pourquoi donc attendre la mort pour faire ce qu’on a envie de faire ?
On fait tout ce qu’on peut pour ne pas la voir. Mais se confronter à la mort – la douleur de la perte de l’autre et la peur de sa propre disparition – peut nous mener à la plus grande des libertés. La mort est notre carte de sortie de la “case prison”. Parce que jusqu’à ce qu’elle nous prenne, nous avons la chance de vivre, de voir ce que nous avons accompli et qui nous avons été, et de ne pas gâcher le temps qui nous reste. Ne te détourne pas, comme le disait Rumi : “Garde les yeux sur ton pansement. C’est par là que la lumière entre en toi.”
ELAINE KONOPKA
Elaine est fondatrice de The Attentive Body (Le corps attentif), qui propose des séances individuelles de conscience corporelle et de gestion de la douleur à Paris, ainsi que Breath Lab, un atelier d’exploration respiratoire.
