Momentum

T.S. Eliot a dit qu’avril était le plus cruel des mois, mais si on arrive à franchir le cap de mars, entre nous, tout devrait bien se passer.

Tel est le revers de l’hiver et sa grisaille (du moins de ce côté-ci de mon petit monde), quand le printemps semble si loin, quoi qu’en dise le calendrier, et qu’on tourne le dos aux résolutions. C’est une période où les obstacles sont plus prompts à se dessiner, où on se laisse plus facilement stopper et, une fois stoppé, il est difficile de se remettre en route. En d’autres termes, on perd son momentum (son élan, son allant).

Le momentum est la masse en mouvement. Si on bouge, c’est qu’on est dans le momentum. Et selon Newton, ce momentum va continuer jusqu’à ce qu’une source extérieure agisse sur lui.

Vous connaissez ce sentiment : vous faites ce que vous avez à faire et quelque chose survient qui vous prend au dépourvu, affecte votre rythme, voire la direction que vous empruntiez. Vous attrapez la grippe. On diagnostique un cancer à votre mère. Vous recevez une grosse facture inattendue. Votre partenaire vous quitte. Il peut s’agir d’une crise grave ou d’une accumulation de petits malheurs, jusqu’à la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

Il y a bien des façons de réagir face à ces « surprises » que nous tend la vie. La plupart d’entre elles impliquent une sorte de résistance. Qui a envie d’être malade ? Ou en colère ? Ou d’avoir peur ? Ou d’être triste ? Par-dessus tout, il y a cette forte pression culturelle et sociétale qui nous dicte d’être « shiny happy people », heureux et brillants, de maintenir le momentum à tout prix. Or, en étendant logiquement la physique de Newton, la seule façon de ne pas perdre le momentum serait l’évitement de tout. Bonne chance. La vie n’est pas toujours clémente ; elle est robuste et imprévisible. Elle vous donnera des coups. Alors, que doit faire un corps attentif ?

Absorber le coup

Un bon boxeur, au moment où son adversaire va lui asséner un coup sur la tête, relâchera son cou et laissera sa tête partir avec l’impact. C’est ce qu’on appelle « absorber le coup ». En allant avec le coup au lieu d’aller contre lui, le boxeur en amoindrit la force et minimalise l’effet de l’impact.

Il s’avère (et c’est de la physique, les amis) qu’en réalité, passer plus de temps avec la force qui vous frappe en amoindrit l’impact. En boxe, cela signifie céder devant le gant de l’adversaire. Dans la vie, je pense qu’il ne s’agit pas tant d’étirer les secondes, les minutes, les heures qu’on passe embarrassé dans ses difficultés, que de se permettre de rester dans un endroit inconfortable assez longtemps pour les ressentir pleinement.

Apologie du « Pas Génial »

Une amie qui passait par une période particulièrement difficile m’a dit : « Ces derniers temps, quand je suis triste ou fatiguée, j’arrête de penser que ça devrait être différent. Je fais une pause, ou je me laisse aller à être triste. C’est pas génial comme sensation, mais ça n’a pas à l’être. Et ça soulage. »

Il ne s’agit pas d’abandonner, mais de s’ouvrir. Il se peut que cela semble facile, mais d’après mon expérience, se laisser être – juste être – est quelque chose de délicat. On veut se sentir mieux, aller mieux, être mieux. On veut être n’importe où sauf en cet endroit « Pas Génial ». Aussi étrange que cela paraisse, une partie de ce que je fais en tant que professionnelle consiste à donner aux gens la possibilité de vivre ce « Pas Génial » dans toute sa gloire : comment l’éprouver physiquement, ce qu’il murmure (ou hurle), ce qu’il veut ou ce dont il a besoin. Le but est d’observer et de laisser sortir ce qu’on fait pour éviter d’être mal parce que résister peut créer quelque chose de pire : n’importe quoi, depuis l’inquiétude ou le sentiment de panique jusqu’à la léthargie ou le blocage. Plutôt que de copier mécaniquement une attitude, se donner la permission de se sentir « Pas Génial » efface les stigmates qui lui sont attachés, c’est comme ajouter des couleurs sur une palette : les teintes éclatantes de la peur, le nuancier profond de la tristesse.

Un acte physique

Absorber le coup ne veut pas dire aimer le coup ; ce n’est pas du masochisme ; il ne s’agit pas de s’apitoyer, de dramatiser ou de se complaire dans son malheur. Il s’agit d’accepter ce qui est et d’aller de l’avant à partir de ce point de clarté et d’acceptation, plutôt que de partir du désir d’évitement, de refus, de fuite ou de combat.

Et c’est là que le corps entre en jeu. Parce que toutes ces réactions arrivent avec diverses manières de respirer, de tendre ses muscles, de bouger (ou non). Étant donné que ce qui se passe est un acte physique, je vous encourage à le tester dès à présent : respirez profondément. Expirez. Recommencez. Sentez l’endroit où vous retenez un excès de tension dans les muscles. Laissez aller. N’essayez pas d’être quoi que ce soit, pas même d’être calme. Qu’y a-t-il alors ?

Vous pouvez le faire en lisant un billet sur un blog et vous pouvez le faire quand la vie vous donne des coups. Cela guérira-t-il le cancer de votre mère, vous ramènera-t-il votre amoureux / amoureuse ou paiera-t-il vos factures ? Non. Mais si vous concentrez votre énergie et votre attention sur le fait de résister, il vous sera plus difficile de voir quelles sont vos options et d’aller de l’avant de façon adéquate.

Humilité

Je me trouvais en train de parler du momentum avec un client qui me dit, « OK, mais comment absorber le coup et ensuite retrouver le momentum ? » Je lui ai dit : Patience. Flexibilité. Laisse le coup t’amener ailleurs. Ne t’attends pas nécessairement à te relever là où tu étais parti. Considère ton état actuel pour ce qu’il est : quelque chose de nouveau. Ne te presse pas de retrouver tes anciennes habitudes.

Il entre aussi en jeu un peu d’humilité : permets-toi de recevoir une leçon d’humilité de la vie (et non d’être brisé par elle). Quand tu prends des coups, tu peux bien sûr te relever et continuer à riposter, mais si tu n’as pas pleinement absorbé les coups – si tu n’en as pas tiré les leçons ou permis qu’ils te forment – il est très possible que tu te retrouves à essuyer des coups du même genre, encore et encore…

Je viens de tester cet exercice d’attention tandis que j’écrivais ce billet et je me suis vue serrer les mâchoires, contracter mon estomac et presser le haut de ma tête comme un citron – toute une montagne d’efforts automatiques, improductifs et fatigants qui, en fait, rendent plus difficile d’écrire. Or que se passe-t-il si je laisse aller ? La peur que ce que j’écris ne sera pas assez bon, pas assez original ou intéressant ; le désir presque douloureux d’exprimer et d’imprimer ma pensée ; la sensation vertigineuse du temps qui passe. Est-ce inconfortable ? Oui. Mais je ne voudrais être ailleurs pour rien au monde, juste maintenant.

 


Elaine Konopka

Elaine Konopka est fondatrice de The Attentive Body (Le corps attentif), qui offre des séances individuelles d’apprentissage du corps et de  gestion de la douleur à Paris.