Réconciliés dans les astres

By Publié dans - La vie & Life on février 27th, 2020

Je me surprends assez régulièrement à me dire (à haute voix, de surcroît) que je donnerais n’importe quoi pour avoir un jour de plus dans la semaine. Je sais que ma liste des choses à faire ne ferait que croître pour remplir ce jour supplémentaire et pourtant, cela reste un fantasme récurrent. Je dois sans cesse me rappeler que c’est impossible. Or, nous sommes à la fin du mois et que vois-je ? Le 29 février.

Le jour intercalaire est une mesure de correction qui nous vient des Égyptiens via Jules César et qui fut créée pour tenir compte du fait qu’il faut 365,2421 jours à la Terre pour effectuer une révolution complète autour du Soleil, plutôt que le joli chiffre rond de 365 jours. Cela peut sembler infime comme différence mais au fil des décennies et des siècles, notre calendrier se couperait de plus en plus de la réalité solaire si nous ne faisions rien pour récupérer ces 5 heures par an, et nous finirions sans doute par faire des barbecues à Noël et des batailles de boules de neige aux vacances d’été.

Dans le contexte de l’histoire des calendriers romain et grégorien, un jour supplémentaire compte pour du beurre. Avant que César ne s’en mêle, un mois entier, nommé Mercedonius, était parfois balancé en plein milieu de février selon le caprice politiquement motivé des consuls romains. On peut aisément imaginer l’effet que pourrait avoir ce genre de décision dans l’harmonieux environnement politique d’aujourd’hui. Ceci peut aussi expliquer pourquoi, jusqu’à aujourd’hui, février donne un peu à certains d’entre nous l’impression d’être un dépotoir.

 

Lunaire, sidéral, solaire, corporel

Le temps s’est historiquement fondé sur les mouvements apparents des étoiles et des planètes. La lune tourne autour de la Terre, qui tourne autour du Soleil et tourne elle-même sur son axe en nous poussant autour des constellations comme ces manèges de fêtes foraines où des tasses géantes tournent en même temps sur elles-mêmes. Nous avons appelé la durée de ces mouvements “mois”, “jour”, “année” ; et selon eux, avons jeté des sorts, décidé de plantations et honoré la spirale de la vie. Or, comme ces mouvements ne s’accordaient pas parfaitement les uns avec les autres, les voilà désormais tous définis comme des multiples de secondes. Mais quelle est la durée d’une seconde ? Qu’est-ce qui est mesuré exactement ici ? Pour le dire en des termes très simples : le mouvement. Une seconde est définie comme 9 billions d’oscillations d’un atome cesium. “Oscillation” veut dire ici que les électrons en orbite autour du noyau de l’atome font un va-et-vient entre des états d’énergie quand le cesium est exposé à une radiation.

Et ce n’est pas tout. Tandis que les vibrations du cesium sont assez précises pour calibrer l’horloge atomique, on a vu ses électrons bondissants exécuter des bonds plus lentement à mesure que l’atome s’éloigne d’un centre de gravité (comme la Terre). Ceci est une partie de la théorie de la relativité : le temps ralentit à mesure qu’on approche de la vitesse de la lumière. Avec tout mon respect pour Einstein, à moins que je ne saute dans la prochaine mission pour Mars, ce genre de dilatation du temps ne fait pas mon affaire dans mon désir d’étirer ma semaine.

Et qu’en est-il du temps du corps ? Comme toute vie sur cette planète, le corps humain mesure le temps sur le mouvement du cosmos. Nos cellules et nos gènes possèdent des horloges intégrées conçues pour nous synchroniser avec les cycles de lumière et d’obscurité. Ce rythme circadien provient de nous mais se trouve modifié par notre environnement et régule notre sommeil, les hormones, la température du corps, le niveau d’insuline, le cycle menstruel et bien d’autres fonctions de base.

Mais je n’aurai pas mes heures supplémentaires en jouant avec mon rythme circadien – bien au contraire. La meilleure chose à faire avec cette incroyable montre est de la laisser faire son job. Manger quand on a faim, dormir quand on est fatigué, autant que possible. Ne créez aucune situation dans laquelle vous devez vous battre contre votre propre corps.

 

Atemporel

M’étant aventurée dans les méandres de la physique et de la biologie, j’en suis venue à penser que ma quête d’étirement du temps tenait moins à une mesure effective du temps qu’à sa perception. Ici, au moins, nous entrons dans un domaine plus élastique : non seulement notre perception du temps est fluide et subjective, mais elle est aussi quelque chose que, je le crois, nous pouvons modifier consciemment.

Vous avez sans doute fait cette expérience du temps qui s’éternise ou au contraire passe comme un éclair. Vous êtes “dans la zone”, faisant quelque chose que vous aimez, totalement absorbé ; et quand vous “revenez à vous”, vous vous rendez compte que des heures se sont écoulées. Ou bien vous vous trouvez dans un accident ou en train de tomber ou encore de recevoir des nouvelles alarmantes, et tout vous semble alors aller au ralenti, un ralenti surréel et lucide à la fois. Il n’est pas question d’expériences agréables ou désagréables. Le temps peut aussi sembler suspendu quand vous êtes amoureux. Il n’est alors pas vraiment question de rapidité ou de lenteur. Mais d’être en-dehors du temps. Vous pouvez appeler cela un état mystique ou un acte magique, voire une illusion temporelle ou la matière-même de la poésie. Ce que c’est en effet. C’est aussi un état accessible à nous tous. Il s’agit d’une attention soutenue et cela implique de bien vouloir aller avec ce qui est en train de se passer plutôt que de se fermer contre.

Un autre facteur pour modifier consciemment la perception du temps, c’est la nouveauté – garder la fraîcheur des choses, changer ne serait-ce que de petites choses pour réveiller le cerveau. La neuroscience nous dit qu’une nouvelle information demande plus de temps au cerveau pour la traiter, ce qui donne l’impression d’un temps qui s’étire. Moins l’évènement est familier, plus il demande de temps pour être traité, et plus le temps semble passer plus lentement.

 

Compostoréel

Il se trouve que tout récemment, je me suis plongée dans la permaculture – l’alternative à des méthodes plus traditionnelles d’agriculture qui consiste à travailler le plus possible avec ce qui existe déjà dans la nature et à laisser la nature faire le gros du boulot. La permaculture insiste sur la stimulation de la qualité d’une terre existante. Je me gave de vidéos et de livres sur le compost, je découvre les délices du paillage de feuilles, je découvre les vers de terre, les déchets alimentaires et je mets directement mes mains dans tout ça. Tandis que je retournais mon tas de compost, il m’est apparu que la meilleure chose à faire serait de chercher, non pas à dilater le temps, ni à le ralentir, mais à l’enrichir comme nous le ferions pour le sol que nous cultivons. Expérience de stratification. Donner du sens à notre propre vie vouée à l’éphémère et à la décomposition. Feuille, coquille d’œuf, engrais, ma vie, mon corps, famille et amis, tout ce que je crée et perds, tout se décompose en quelque chose de riche qui donne la vie.

 

Ail et saphir parmi la boue

Bloquent le moyeu enlisé.

Le fil qui vibre dans le sang

Chante au-dessous des cicatrices

Invétérées en apaisant

D’anciennes guerres oubliées.

La danse le long de l’artère

La circulation de la lymphe

Sont figurées parmi les astres

S’élèvent vers l’été dans l’arbre

Au faite de l’arbre mouvant

Nous nous mouvons dans la lumière

Parmi les feuilles imagées

Entendant sur le sol trempé

Sanglier et vautre poursuivre

Leur motif ainsi que devant

Mais réconciliés dans les astres.

– extrait de Burnt Norton, le premier des “Quatre Quatuors” de T.S. Eliot, texte anglais traduit par Pierre Leyris

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et propose des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Elle anime des ateliers d’écriture et de respiration consciente, et vous pouvez désormais la retrouver sur sa chaîne YouTube dédiée à l’écriture pour le bien-être, The Write Thing to Do.

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