Martin Kravitz

By Publié dans - Body Talks on août 1st, 2016 Martin Kravitz talks to The Attentive Body

Si Martin Kravitz a un animal totem, c’est sûrement l’ours. Il est la grâce avec de la substance : une présence oursine au sourire facile, quelque chose de doux et de direct chez lui. Né aux États-Unis mais ayant longtemps résidé à Paris, c’est un danseur, professeur et chorégraphe dont le CV se lit comme un who’s who de la danse moderne, qui s’étend sur quatre décennies et quadrille la surface du globe. Nous nous sommes rencontrés récemment par un jour de semaine pluvieux pour discuter et voir à quoi ça ressemble de trouver sa vocation très jeune et de la suivre où elle vous mène, et quelles leçons de vie on peut tirer de l’art et de la discipline qu’est la danse.

 

The Attentive Body : Sur scène, dans Travail de Philippe Jamet en 2013, tu as partagé un gros morceau de ton histoire personnelle ; grandir à Albuquerque au Nouveau-Mexique, fin des années 50 / début des années 60 et découvrir que tu voulais être danseur. Peux-tu en dire un peu plus sur le sujet ?

Martin Kravitz : Après avoir, enfant, étudié le piano sérieusement pendant huit ans, je me suis rendu compte que je n’étais pas né pour faire des gammes et des arpèges six heures par jour, tout seul avec mon piano. Au lycée, j’ai commencé par faire des événements théâtraux qui m’ont amené à auditionner pour un groupe local d’opéra-comique amateur, ce qui m’a amené à monter sur scène pour West Side Story, en tant que “Shark” – je devais exécuter des mouvements de danse sans jamais avoir appris à danser auparavant. Là, j’ai été “découvert” par un couple délicieux qui avait une petite école de ballet et m’a offert une bourse si je voulais bien danser dans leur gala de fin d’année. Il était mime, elle ballerine – choix de carrière logique puisque tous deux avaient des défauts d’élocution et traversaient la vie en bégayant, adorés de leurs élèves.

À peu près à cette période, j’ai vu quelques merveilleux films de danse – comme Night Journey et Seraphic Dialogue de Martha Graham, que j’ai vus par hasard à la télé – ainsi que des performances sur scène (oui, même à Albuquerque) qui montraient des danseurs très masculins. Jusque-là, je pensais que les danseurs de ballets étaient efféminés, embarrassants. Or, je trouvai là une preuve du contraire.

Donc, à l’âge de 15 ans, je suis passé du corps-à-corps avec le concerto italien de Bach à danser et chanter “I want to be in America.”

 

TAB : Comment cette décision a-t-elle été reçue dans ton monde adolescent ?

MK : J’étais vraiment heureux de cette chance d’avoir découvert ma nouvelle passion et une direction dans ma vie. Tous les gamins que je connaissais à l’école avaient l’air paumés, livrés à eux-mêmes. J’allais à l’école de danse chaque jour après mes cours et passais des heures à découvrir un nouveau monde. De plus, avec une situation familiale plus ou moins déprimante, un père qui manifestement n’était pas fait pour être père ou vivre la vie qu’il avait, je ressentais la chance d’avoir découvert une autre voie. J’étais le dernier de quatre enfants ; mes parents étaient trop vieux et fatigués pour se dresser sur mon chemin. Ça m’a pris du temps pour le dire à mon père. Ma mère et lui semblaient soulagés que je devienne autonome. Mais il se peut qu’ils se soient sentis mal à l’aise devant ma relation avec mes professeurs de danse, qui était bien plus vivante et signifiante que tout ce que j’aurais pu avoir avec eux.

 

TAB : Maintenant, tu as la soixantaine, tu continues à danser, à enseigner et à faire de la chorégraphie, tu n’as jamais renoncé. As-tu jamais songé à faire quoi que ce soit d’autre ?

MK : Non. De même que j’ai commencé à enseigner la danse très tôt, en y prenant beaucoup de plaisir, j’ai trouvé tout naturel de vouer ma vie à la danse, à quelque chose que je connais vraiment en profondeur. Certes, au fil des années, il y a eu des moments (surtout quand il n’y avait pas beaucoup de travail) où j’avais envie d’avoir un “vrai boulot”. Je pensais souvent aussi, “Comme j’aimerais avoir un boulot où je n’aie pas à me déshabiller à la seconde où j’arrive pour travailler !”

 

TAB : Quel a été ton plus grand défi ? Certaines choses deviennent-elles plus faciles avec l’âge ? Plus difficiles ?

MK : Bien sûr, avec l’âge le corps arrive moins à faire ce dont il était capable des années auparavant. Ça me pèse par moments, surtout quand j’enseigne, quand je répète les mouvements pour mes élèves. Certains mouvements comme les grands pliés et les chutes au sol, je n’en ai plus fait depuis des années maintenant. Mais je montre la plupart des mouvements en classe – une fois ! Et je donne des instructions verbales à mes élèves. Dans les performances où je joue ces derniers temps, les chorégraphes ne s’attendent pas à ce que je danse comme les danseurs plus jeunes ; ils veulent autre chose de moi – une présence mature, un homme mûr. J’aime ne pas avoir de grandes espérances portées sur moi. Performer dans les pièces où je suis invité est une réelle validation de ce que je suis et de ce que je suis encore capable de faire.

 

TAB : Comme interprète et comme enseignant, quels changements as-tu remarqués dans l’évolution de la danse ?

MK : Le monde de la danse a bien sûr énormément évolué depuis que j’ai commencé en 1973. Il y a beaucoup plus d’hommes (et de talentueux) aujourd’hui. Aujourd’hui, on ne me choisirait plus aux auditions – c’est SÛR ! Je venais d’un enseignement de la danse beaucoup plus codifié ayant des liens historiques avec le passé, qui ont été coupés avec la danse qui a évolué dans les années 70 et plus tard. On demande aux danseurs d’aujourd’hui, plus particulièrement aux danseurs qui veulent travailler dans différents lieux, d’avoir toutes sortes d’expériences en poche, du contact impro au voguing, à l’acrobatie. La curiosité et l’audace sont essentielles de nos jours. Je regrette de ne pas avoir eu assez d’ouverture en tant que danseur pour essayer les nouvelles techniques et approches qui se présentaient – tout particulièrement avec Trisha Brown. La première fois que j’ai vu Trisha Brown danser son solo Accumulation, j’ai pensé qu’elle avait l’air de faire la cuisine sur scène. Ce n’était pas de la danse pour moi. Ça m’a pris des années pour m’intéresser à une danse qui ne soit pas spectaculaire ou technique. Il m’a fallu du temps et ma venue en Europe pour découvrir une danse nouvelle qui ne soit pas liée directement aux traditions américaines.

 

TAB : Tu as interpreté les œuvres des plus grands noms de la danse contemporaine : José Limon, Viola Farber, Bill Evans, Lar Lubovitch, Jean-Claude Galotta… Qu’est-ce qui ressort de toutes ces associations ? Qu’est-ce qui a laissé une marque sur toi ?

MK : L’influence la plus considérable fut sans aucun doute celle d’Anna Sokolow, une personnalité très forte et souvent dure dans le travail et dans la vie. Son travail était étroitement lié à sa vision de la vie – elle venait des bas-fonds de l’East Side, enfant du prolétariat socialiste. Elle était sans compromis et exigeante, tu ne t’en sortais jamais sans avoir été insulté par Anna. Mais elle te changeait, et comme danseur et comme personne. J’ai travaillé pour la première fois avec elle à Salt Lake City. Elle m’avait demandé de la conduire (dans ma minuscule VW) dans les endroits de la ville où travaillaient les prostituées et où vivaient les pauvres – elle avait beaucoup de difficultés à faire face à la petite-bourgeoisie américaine blanche, surtout dans un endroit comme Salt Lake City. Elle venait vraiment des quartiers communistes et avait même été inquiétée sous l’ère McCarthy. Grâce à elle, j’ai découvert des coins de la ville plus vrais, plus démunis, dont je n’avais aucune idée. Sa passion dans le travail venait du fait qu’elle connaissait les souffrances de la vie tout en y trouvant de la poésie. Quant à la politesse ou à la correction, elles n’avaient aucune part dans sa vision des choses.

Plus tard, elle m’a aidé à signer un contrat avec la Batsheva Dance Company (en Israël) et quand elle fut là, j’ai découvert Jérusalem à travers son regard : une vision d’Israël poétique, et belle. Son lieu favori, qui devint le mien, était l’Église Éthiopienne. On entendait jouer les tambours dans les cérémonies puis ils venaient dans leurs robes majestueuses… Anna était un être pensant caractéristiquement indépendant. Elle disait : “Personne ne me dira quoi lire ou que penser”. Voilà ce qui justement m’avait influencé toute ma vie – c’est probablement pourquoi je ne suis jamais allé à l’université. Je voulais apprendre de la vie et non dans quelque institution.

 

TAB : Qu’est-ce que tu considères comme important à communiquer dans ton enseignement ?

MK : Mon activité a toujours été de se focaliser sur le tombé naturel du poids et la respiration, voilà les propriétés sur lesquelles j’essaie d’attirer l’attention de mes élèves. De façon plus générale, ma spécialité est d’entraîner les gens à se concentrer sur ce qu’ils font et à se plonger dans le plaisir de le faire, de se sentir bien avec ce qu’ils sont à leur propre niveau, tandis qu’en même temps, je leur rappelle le travail à accomplir s’ils ambitionnent d’aller plus loin. Fondamentalement, j’essaie de permettre un espace chaleureux et accueillant pour que les gens puissent voir en eux-mêmes. Particulièrement dans mon travail de voix et mouvement, il est important que ce soit clair que toutes les voix se valent et sont belles à leur façon.

 

TAB : Comment toute une vie de danse peut-elle avoir des effets sur ta façon de voir le monde ? Que t’a appris la danse sur la vie ?

MK : La danse nous apprend à être à l’écoute de notre corps, à croire avec confiance que le corps guérit tout seul si on le respecte et qu’on lui en donne le temps. Je dis à mes étudiants que chaque blessure est un don qui nous permet d’apprendre quelque chose de plus sur le corps. De la même façon, la patience qu’on doit avoir pour devenir danseur et la persévérance qui devrait nous mener là où l’on veut ou là où l’on sent la nécessité d’aller – voyant que ça prendra du temps – peuvent être de bons outils dans d’autres aspects de la vie qui ont plus à voir avec la survie. Au jour le jour, un pas à la fois…

Mais franchement, pour moi, il n’y a pas de barrière entre la danse et la “vraie vie” – elles se nourrissent l’une l’autre. J’ai eu la chance de commencer à danser avec des dames plus âgées qui avaient dansé avec les pionniers des années 30 et 40 : Martha Graham, Doris Humphrey, Hanya Holm. Leur intégrité et leur passion furent l’engagement de toute une vie mais aussi un point de vue sur la vie. La vie est une extension de la réalité que nous créons, et les joies ainsi que les émotions profondes ont guidé ma vie, me rappelant ce qui est réellement important dans cette vie si brève qui est la nôtre. C’est le moment qui compte – et c’est ce que la danse nous apprend et c’est sa récompense.

 


Martin Kravitz performera dans Avant le ciel de Philippe Jamet, les 13-16 décembre 2016 à La Cartoucherie à Paris. Son prochain workshop de technique de danse aura lieu à Micadanses, à Paris, les 21-25 novembre 2016, de 10h à 12h.

Elaine Konopka est fondatrice de The Attentive Body (Le corps attentif), qui propose des séances individuelles de conscience corporelle et de gestion de la douleur à Paris, ainsi que Breath Lab, un atelier d’exploration respiratoire.

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