Lâcher le compost

By Publié dans - La vie on juin 7th, 2020 The Attentive Body blog by Elaine Konopka

À la fin de l’année dernière, accompagnée de mon bien-aimé et de la banque, je suis devenue la fière (quoiqu’un rien abasourdie) propriétaire d’une maison dans un petit village du nord-ouest de la France. La maison possède un jardin conséquent. Je suis amoureuse de la maison. Je suis plus amoureuse encore du jardin. La maison est vieille, loin d’être parfaite et nécessite des travaux majeurs, qui ne seront sans doute pas aussi faciles que dans Total Rénovation. Mais le jardin. Le jardin est parfait. Le jardin est plus grand que moi et sait comment se débrouiller tout seul, puisqu’il a merveilleusement prospéré sans surveillance depuis des années : peupliers et pommes, lierre et jasmin d’hiver, roses débridées qui se dirigent vers le toit. Et je ne vous parle là que des choses que je peux nommer.

Là où l’histoire d’amour se complique, c’est que nous ne pouvons pas encore y habiter. Nous devons attendre la fin des travaux, et en plus, la maison est à 200 km de Paris. Alors je passe mon temps à planifier, à faire des choix, à essayer de comprendre l’isolation et le revêtement des sols, l’équipement des salles de bain et la réglementation concernant l’électricité. Surtout, j’apprends la permaculture. Et avec tout l’engouement des livres et tutos sur l’“or noir” qu’est une terre riche, l’une de mes premières actions sur ma nouvelle propriété fut de commencer un tas de compost. Depuis le mois de janvier, chaque semaine précédant un week-end dans la nouvelle maison, j’ai pris un plaisir extrême à collecter dans un sac poubelle une multitude de déchets à apporter comme une offrande à mon amour de là-bas. C’était devenu un rituel : recueillir les moutures de café, verser les peaux de bananes et les coquilles d’œufs dans le sac, les transporter jusqu’à la maison et puis les déverser sur la pile de compost pour les mêler aux morceaux de bois et aux feuilles. Ce fut un moyen de garder un lien vivant avec le jardin jusqu’à ce que nous soyons réunis pour de bon. Je venais de commencer le cinquième ou sixième sac d’ordures quand surgit la Covid qui nous cloîtra dans notre appartement à Paris.

Je vous raconte tout ceci dans l’espoir que vous comprendrez pourquoi j’ai continué à alimenter le sac de compost.

Comme le virus s’était installé pour un bon bout de temps, les murs de l’appartement nous ont gardés enfermés et notre future maison et son jardin nous sont devenus inaccessibles. Je ne pouvais l’accepter. Cela me coûtait trop de jeter les moutures de café et les coquilles d’œufs alors j’ai continué de les mettre dans le sac sous l’évier de la cuisine.

L’accès au jardin ne fut pas la pire perte de la quarantaine. Au cours du confinement, mon beau-père est mort tout seul à l’hôpital et nous “avons assisté” à son enterrement via une webcam. J’ai perdu une bonne partie de mon gagne-pain. J’ai aussi vu des amis perdre des êtres chers et quelque sécurité financière. Je suis devenue en colère, un peu désespérée aussi, et totalement butée. Ce qui avait commencé comme un acte de déni devenait un acte de défi. Feuilles de thé, trognons de pommes, épluchures de pommes de terre. Le sac gonfla et se mit à fuir et, surprise, commença à sentir. Je le mis dans un sac plus grand.

Mon bien-aimé fut extrêmement patient mais finalement me rendit à l’évidence : le compost ne se composte pas dans une cuisine au 9e étage d’un appartement. Ça devait partir. J’ai accepté la douleur de ces étranges mois de printemps et admis que ma forme particulière de résistance n’aidait pas à grand-chose. Sauf à faire puer ma cuisine. Alors, ce jour-là, nous avons descendu le paquet plus que mûr au niveau du parking et l’avons jeté dans la poubelle.

 

Au cours des derniers mois, j’ai entendu parler beaucoup de gens de leurs diverses façons de gérer leur perte, certains ont l’impression qu’on leur a coupé l’herbe sous le pied, d’autres, enfermés entre quatre murs durant la quarantaine, se sont retrouvés confrontés à des choses qu’ils savaient au fond d’eux-même qu’il fallait changer. Leurs histoires et la mienne m’ont fait comprendre la différence entre la perte et le lâcher prise. Nous ne pouvons toujours contrôler la perte ; ce que nous pouvons, en revanche, est décider de dire adieu. Plus encore, nous pouvons décider de la façon dont nous voulons le faire.

Un ami proche de la retraite s’est vu offrir la possibilité de ne pas retourner au bureau avant septembre à cause de la Covid. Il se peut que les licenciements soient imminents. Il m’a annoncé calmement qu’il avait décidé de continuer à travailler depuis chez lui et de “laisser mourir” son poste. Voilà une image forte de perte, suivie d’une décision. Elle n’empêche pas la douleur mais donne une certaine marge de manoeuvre qui vous permet d’avancer. Résister au changement et à la perte devient épineux (ou putride) et se cramponner vous blessera encore plus que lâcher prise. De là, le concept de “limiter les pertes”. Mais c’est un peu clinique. Je pense à des façons plus créatives de dire adieu.

S’il y a du changement dans l’air (et on dirait bien que oui), si vous avez besoin de laisser partir quelqu’un ou quelque chose, vous pouvez résister à votre corps défendant, ou vous pouvez choisir de lâcher le compost. Vous pouvez laisser saigner ce qui est en train de mourir. Vous pouvez dire adieu comme un serpent dit adieu à son ancienne peau. Vous pouvez dire adieu comme le fait Yocheved quand elle laissa Moïse dans les joncs du Nil. Ou encore comme on glisse une lettre dans une boîte postale. Comme on retire le bouchon de l’écoulement d’eau de la baignoire, comme on lance une fête d’adieu pour quelqu’un de cher, comme on regarde un avion devenir de plus en plus petit jusqu’à ce qu’il disparaisse tout à fait de sa vue, comme on ferme les yeux la nuit avec la foi que vous attendra de l’autre côté quelque chose d’inconnu pour le moment.

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et propose des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Elle anime des ateliers d’écriture et de respiration consciente, et vous pouvez désormais la retrouver sur sa chaîne YouTube dédiée à l’écriture pour le bien-être, The Write Thing to Do.

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