Les résolutions de Nouvelle Année : vers où nous porte notre loyauté ?
Laisse-moi te faire un aveu : je ne suis pas fan absolue des résolutions de Nouvelle Année. J’en ai pris un certain nombre au fil des ans, en ai tenu quelques-unes et, en toute franchise, j’en ai oublié la plupart. On dirait que c’est la tendance générale de cette tradition. Qu’elles meurent dans un gros boum ou une plainte, statistiquement parlant, les résolutions ne sont pas faites pour durer : Les sondages variés menés dans la dernière décennie montrent que, tandis qu’un nombre considérable de gens prennent des résolutions de Nouvelle Année (45% d’Américains, 42% de Français, 39% de Britanniques), en fait, seulement une poignée (respectivement 8%, 23%, et 12%) parvient à les mener à bien. Au pire, il est possible que les résolutions ne soient qu’une liste outrageusement ambitieuse ou complètement irréaliste de devoirs, établie sous la pression de la saison, quelquefois avec une lourde dose d’obligation morale ou d’autocritique. Beurk.
Cela dit, qu’adviendrait-il de nous si nous ne faisions jamais le point sur notre vie ? Et qui pour résister à un nouveau départ ?
Nouvelle Année, vieille coutume
Souligner un temps de renouveau est une pratique très ancienne. Bien des cultures ancestrales ont choisi un point dans le cycle observable des saisons, impliquant en général moissons ou plantations de printemps, et l’ont célébré comme un moment de renaissance, avec un mélange de cérémonies religieuses et politiques. Les Babyloniens célébraient Akitu durant 12 jours à la première pleine lune après l’équinoxe de printemps ; chaque année, quand le Nil débordait, – généralement autour de la mi-juillet – les Égyptiens célébraient Wepet Renpet, ou “ouverture de l’année” ; Nowruz, une fête de renaissance d’une durée de 13 jours, était tenu par les anciens Persans à l’équinoxe de printemps ; quant aux Chinois, leur Nouvel An commençait (et continue toujours) fin janvier/début février, à la deuxième pleine lune du solstice d’hiver (le 8 février 2016 nous conduira dans l’année du Singe, au cas où tu aimerais le savoir).
Alors, pourquoi ne pas boire de champagne ni faire le compte à rebours de minuit au printemps ? Parce qu’en 46 avant J.-C., Jules César a estimé le calendrier romain brouillon et l’a réformé, déclarant que désormais, la nouvelle année commencerait le 1er janvier, du nom de Janus, le dieu romain des passages. Auparavant, les anciens Romains célébraient la nouvelle année comme beaucoup de peuples avant eux : en mars, occasion aussi politique que religieuse, où magistrats et soldats prêtaient allégeance à l’empereur et où les officiels du nouveau gouvernement allaient entrer en fonction.
Ce que je trouve particulièrement intéressant est que certains historiens croient que la date a changé de mars en janvier parce que les grandes campagnes militaires romaines avaient ordinairement lieu au printemps et qu’en conséquence, mars tombait trop tard pour qu’on puisse être certain du camp envers lequel les troupes se montreraient loyales avant d’aller conquérir le monde.
Sans vouloir filer la métaphore historique trop loin, si nous revenons tout de même à nos résolutions, qui sont essentiellement un plan d’action en vue d’une campagne annuelle d’”auto-amélioration”, on ne peut lutter contre la logique romaine : assurons-nous d’abord de notre loyauté, avant d’aller livrer nos batailles.
Semper fidelis
Et si, cette année, avant de prendre des résolutions (si tu en prends jamais), tu te demandais envers qui ou quoi tu t’estimes loyal ? Auprès de qui ou de quoi aurais-tu envie de te tenir pour le défendre, même si les choses devenaient difficiles ? La loyauté, c’est l’amour en acte, un engagement pris avec tout son cœur. Envers qui es-tu loyal dans la vie ? Envers qui ou quoi tiens-tu à être loyal ? Comment être loyal vis-à-vis de toi-même ? Qu’est-ce que cela veut dire exactement ?
Au-delà du riche sujet de réflexion qui s’offre à nous, identifier sa loyauté sert un propos d’ordre tout à fait pratique. En effet, peu importe la force qui t’anime pour faire ou être quelque chose, car si tu demeures en même temps loyal envers une force qui s’y oppose, tu ne seras pas libre de poursuivre ce que tu désires.
Par exemple…
Imaginons que cette année, tu aies résolu d’être plus gentil avec toi-même, de te gâter un petit peu, de ne pas tourner le dos aux plaisirs, de ne pas être trop avare ; en même temps, tu es farouchement loyal envers ta mère, une femme débrouillarde et économe qui n’a jamais « gaspillé » un sou… Tu vois le problème ? La loyauté va se nicher profond. Elle peut être aussi âgée que toi. Elle se cache en coulisses et influence tes actions sans jamais apparaître sur le devant de la scène, sous les projecteurs.
Imaginons que j’essaie d’écrire un roman. Imaginons que je le veuille depuis des années et que j’aie résolu de le faire, que je l’aie juré, que je me sois donné des dates-limites et aie fait maints essais, sans avoir réussi. Aussi difficile que ce soit à admettre, si je suis honnête, je me paie manifestement de mots quant à mon roman tandis que ma loyauté repose ailleurs. Parce que la preuve de la loyauté ne réside pas seulement dans ce qu’on dit mais dans ce qu’on fait. Il y a 24 heures dans un jour. Si je n’en passe pas quelques-unes à écrire mon roman, qu’est-ce que je fais ? Si je réponds à la question (encore une fois, avec honnêteté), je vais commencer à voir ce vers quoi ma loyauté me rattache. Alors, je pourrai au moins décider, soit de garder cette loyauté et de renoncer à mon désir, soit de m’engager pour de bon pour le roman que je veux écrire.
Imaginons que tu as écrit un roman (bravo !) et que cette année, tu te sois décidé à le faire publier. Si tu restes bloqué sur l’idée de la maison d’édition traditionnelle avec un éditeur et une campagne publicitaire et que tu ne peux t’en passer car là seulement, crois-tu, réside ta légitimité, cette loyauté envers cet idéal risque fort d’éliminer ton autre loyauté, celle qui désire la publication de ton livre, point barre. Ce qui veut dire que si tu ne sors pas des sentiers battus, tu risques de passer à côté de pas mal d’alternatives intéressantes. La loyauté est une belle qualité mais fais attention aux options qu’elle définit. Pour chaque “oui” que tu diras pour quelque chose, tu diras “non” à bien d’autres choses.
Ainsi, à l’instar des anciens magistrats et soldats romains, pourquoi ne pas profiter du moment pour regarder en arrière et voir comment on a vécu cette loyauté et prendre la décision de la garder ou non ? Que ton attention se concentre sur l’argent, le poids, le fitness, la créativité, la productivité, qu’il s’agisse de développer une qualité ou de te débarrasser d’une habitude, pourquoi perdre ton temps à te battre dans l’armée de César si c’est envers Pompée que tu te sens vraiment loyal ? Car si tel est le cas, tu ne te battras pas avec la même énergie ni le même dévouement. Tandis que si tu identifies ta loyauté et que tu la renouvelles, tu agiras par amour et non par obligation, et tes résolutions deviendront une feuille de route fiable qui guidera tes actes avec intégrité.
ELAINE KONOPKA
Elaine Konopka est fondatrice de The Attentive Body (Le corps attentif), qui propose des séances individuelles de conscience corporelle et de gestion de la douleur à Paris, ainsi que Breath Lab, un atelier d’exploration respiratoire.