Résilience : rester d’aplomb quand tout s’effondre
Durant les jours qui ont suivi les attaques de Paris, le mois dernier, je me suis demandé comment je pourrais me préparer à travailler avec le stress lié à la crise et les symptômes que les clients n’allaient pas manquer d’apporter à leurs séances avec moi. Mais il est vite devenu évident qu’il n’y avait pas de méthode de préparation, pas de protocole à suivre. Malgré des éléments en commun chez toutes, chaque personne a été affectée différemment par ce qui est arrivé ; et chacune, du fait de son histoire unique et de sa façon d’être, a eu différentes qualités à rassembler et des pièges à éviter pour composer avec la situation. Grâce aux outils de la conscience corporelle, du toucher et de la respiration, je m’y suis prise en essayant d’apprendre aux gens à se connecter avec leur propre expérience et à l’exploiter. Dans ces moments difficiles, qu’avaient-ils eu besoin de faire, ou de ne pas faire, pour demeurer le mieux possible. Cette question m’a amenée à aller voir de plus près ce que signifie : être résilient.
Pas besoin de rebondir
Le Centre pour la science de la résilience humaine décrit cette qualité comme “l’aptitude et le processus qui consiste à endurer et surmonter les facteurs d’agression et les expériences de l’adversité, et à en ressortir plus fort”. J’aime cette définition. Tout d’abord parce qu’elle fait référence à un processus, quelque chose qui peut être développé au fil du temps ; et ensuite, parce qu’elle souligne qu’il ne s’agit pas seulement de réussir à survivre à une épreuve mais de devenir plus fort.
La résilience est souvent envisagée comme quelque chose d’extraordinaire – caractère qu’on trouve chez une minorité qui a de la chance, les durs à cuire, les héroïques, ceux qui “rebondissent “. Mais un éminent chercheur en ce domaine, George A. Bonanno, professeur de psychologie clinique à l’université de Colombia, maintient qu’il n’y a pas de preuve qui vienne soutenir cette assertion. Dans ses études sur ceux qui ont survécu à des abus sexuels dans leur enfance, à la guerre en Israël et en Bosnie-Herzégovine ainsi que sur les New-Yorkais de l’après 11 septembre, Bonanno conclut que la résilience est plutôt la norme que l’exception et qu’“un grand nombre de gens parviennent à supporter remarquablement bien les bouleversements temporaires dus à une perte ou à des événements potentiellement dramatiques.”
Par conséquent, vous avez toutes les chances d’être résilient. Si vous persistez à douter, c’est peut-être que vous imaginez qu’il existe une bonne façon de faire face, qui devrait ressembler à quelque chose de spécifique. Être résilient ne veut pas dire que vous deviez rebondir à tout prix ; vous pouvez être calme et solide, rapide et fluide, ou pencher comme un roseau au gré du vent. En fait, l’une des clés de la résilience est de connaître votre propre style, l’unique combinaison des qualités, des actes et des ressources qui travaillent pour vous.
Faire le point
Quand vous avez perdu votre job, que votre mari est mort d’un cancer, qu’un ouragan a anéanti votre maison, qu’on vous a diagnostiqué une maladie débilitante, que vous avez été témoin d’un attentat, qu’est-ce qui vous a aidé à ne pas sombrer complètement dans le trou noir du désespoir ? En parler ? Rester seul ? Ne jamais rester seul ? Dormir beaucoup ? Rester actif ? Et si au contraire vous avez sombré dans le trou noir : qu’est-ce qui vous y a poussé ? Qu’est-ce qui vous en a sorti ? Si vous avez eu la chance d’avoir échappé à une perte dévastatrice jusqu’à aujourd’hui, pensez à quelque chose de moins lourd : une déception, un jour où les choses ne sont pas allées exactement comme vous le vouliez.
“Idéalement, nous voulons pointer la résilience avant que le trauma ne se manifeste, en travaillant sur la façon dont nous répondrions à un trauma”, dit Rachel Yehuda, Directrice de la Division d’étude sur le stress traumatique à l’École de médecine du Mont Sinaï. “Nous ne sommes pas habitués à agir ainsi dans notre culture. Nous vivons avec l’idée que rien de mal ne va nous arriver et que tout va bien se passer. Peut-être serait-il plus prudent de se préparer à l’adversité.”
Songer aux crises passées, à ce qui a marché – ou non – revient à se préparer un abri personnel intérieur. Cela n’arrêtera peut-être pas la catastrophe, mais on aura une meilleure chance pour trouver la torche électrique salvatrice.
Escale dans le no-man’s land
Une crise vous place en un endroit inconfortable. Essayez d’occuper cet espace. Aussi douloureux soit-il, il fait partie de vous et de votre expérience. Prenez le temps d’être en colère, ou malheureux, ou de vous sentir perdu ou apeuré. Certains se précipitent tout droit vers l’endroit où ils ont besoin d’aller pour réparer quelque chose, se sentir mieux ou changer le monde. Bien meilleure sera votre chance d’aller de ce côté si vous n’ignorez pas l’aspect dérangeant de ce qui s’est passé alors (ou de ce qui se passe en ce moment). Écrivez-le noir sur blanc. Parlez-en si vous en avez besoin. Formulez-vous-le clairement à vous-même. Et au-delà des mots et des pensées qui vous viennent, allez vers ce que vous ressentez et prêtez attention à la façon dont ce que vous ressentez apparaît maintenant dans votre corps. Donnez de l’espace à ces sensations purement physiques ; sans les dramatiser, laissez-les faire. Affrontez la peur et l’inconfort pour occuper ce terrain étrange qui subsiste juste après une crise : voilà les fondements sur lesquels se bâtit votre résilience.
“Toto, I’ve a feeling we’re not in Kansas anymore…”
Une crise est un coup d’œil jeté sur le côté sombre de la vie. Dans une certaine mesure, beaucoup d’entre nous vivent comme si ce côté n’existait pas, et adoptent un point de vue sur le monde en conséquence. Quand, de façon inévitable, on se retrouve face à la maladie et à la mort, au chaos et au changement, nous ne faisons pas que répondre aux événements immédiats mais aussi au fait qu’ils défient nos croyances. Le monde n’est pas forcément un endroit sûr ; tout le monde n’est pas gentil ; tout le monde ne veut pas s’entendre ; la vie n’est pas juste et peut prendre, sans prévenir, des tournures inattendues.
Dans un article éloquent sur la résilience et les facultés d’adaptation de l’homme, Susan B. Fine, ancienne directrice des Activités thérapeutiques au Centre médical à Cornell, dit qu’une partie de ce que nous enseigne la résilience est la “croyance que c’est le changement plutôt que la stabilité qui est normal dans la vie et qui constitue une incitation à grandir plutôt qu’une menace pour la sécurité”. Un regard fluide sur le monde est la clé pour devenir plus fort après une crise – non seulement pour survivre, mais pour s’épanouir. Ce qui veut dire pleinement faire face à l’impermanence de tout ce que nous sommes et de tout ce que nous connaissons, tout en maintenant l’espoir, en allant de l’avant, en continuant à respirer, à sentir, à être attentif. Les crises nous dépouillent des histoires que nous nous racontons. C’est leur méfait et leur bienfait.
Elaine Konopka
Elaine Konopka est fondatrice de The Attentive Body (Le corps attentif), qui propose des séances individuelles de conscience corporelle et de gestion de la douleur à Paris.
Quelques lectures sur le sujet :
Susan B. Fine, “Resilience and Human Adaptability : Who Rises Above Adversity?” (American Journal of Occupational Therapy, June 1991, Vol. 45, 493-503)
George A. Bonanno, Rachel Yehuda, et al, “Définitions de la Résilience, Théorie et Défis : Perspectives Interdisciplinaires » (European Journal of Psychotraumatology 2014, 5: 25338)
Lionel Mesnard, « La résilience »
