Crying Girl by Roy Lichtenstein

Pleurer : Quelle est la limite ?

Too many teardrops

For one heart to be crying

Too many teardrops

For one heart to carry on…

— Question Mark & the Mysterians, “96 Tears”

 

J’ai eu une histoire avec un garçon qui avait la fâcheuse habitude d’accueillir mes larmes d’un simple mot (presque une menace, en fait) : « Ne commence pas ». Ça a marché une fois à la perfection. Devant ce mur de briques verbal, j’ai arrêté physiquement ce que je sentais monter à l’intérieur. Mais comme les murs suscitent en moi l’envie irrépressible de leur rentrer dedans tête la première, la fois où il recommença fut la toute dernière. Il arrive que le besoin de pleurer ne soit pas négociable.

Il resterait à voir d’un point de vue scientifique si les êtres humains sont les seuls animaux à pleurer en guise de réponse émotionnelle. Mais que nous soyons exceptionnels ou non dans les pleurs, je parie que nous sommes champions pour compliquer les choses.

Dans mon travail d’enseignement de prise de conscience corporelle, j’ai trouvé que, consciemment ou inconsciemment, la plupart des gens ont leur idée de ce qui constitue des pleurs appropriés et se limitent en conséquence. Certains ne verseront jamais une larme. D’autres, après un certain nombre de minutes, d’heures ou de crises de larmes, décident que ça suffit et ont recours à ce que le Dr Ad Vingerhoets, psychologue clinique et expert en pleurs, appelle des « stratégies de régulation d’émotions », ce qui comprend la suppression des larmes, la tentative de paraître heureux et les efforts pour respirer différemment.

Ces stratégies se manifestent souvent dans les séances avec mes clients. Ils en arrivent à un point où il est évident qu’ils ont besoin de verser des larmes, selon qu’ils ressentent de la tristesse, de la frustration, de la peine ou sont profondément émus. Quelques-uns se laissent aller mais nombreux sont ceux (hommes et femmes) qui freinent – serrant les fesses, contractant leur mâchoire, coupant leur respiration. Quand je leur demande de prêter attention à cette résistance, de lâcher prise et de laisser leur corps faire ce qu’il veut, surgissent alors leurs craintes et croyances au sujet des pleurs :

C’est si bête ! Ce n’est rien ! Je ne devrais pas pleurer pour ça.

J’ai déjà trop pleuré pour ça.

Si je commence, je ne vais plus m’arrêter.

Si je pleure, c’est de la faiblesse.

Si je pleure, c’est qu’il / elle a gagné.

Les gens normaux ne pleurent pas comme ça… N’est-ce pas ?

 

Et voilà ce mot délicat : « normal » – le groupe rassurant dont tant de gens ont envie de faire partie.

 

Définir la « normale »

En 2013, le Dr Vingerhoets et ses collègues ont lancé une Étude Internationale sur les Pleurs des Adultes, en rassemblant les données de 2497 hommes et 3218 femmes dans 37 pays. Ils ont trouvé des différences sur la fréquence des pleurs reposant sur le sexe (en Australie, en Nouvelle-Zélande et aux États-Unis, les hommes pleuraient le plus tandis qu’au Nigéria, en Malaisie et en Bulgarie, ils pleuraient le moins ; les femmes pleuraient plus en Suède, au Chili et aux États-Unis et moins au Nigéria, au Ghana et au Népal), la richesse du pays (on a rapporté plus de larmes versées dans les pays aisés que dans les pays pauvres) et même sur la température annuelle moyenne (on a rapporté plus de pleurs sous des climats froids que sous des climats plus chauds).

Cependant, ces résultats ainsi que d’autres passionnants n’apportent toujours pas de réponse définitive à la question de savoir « jusqu’où un adulte normal peut-il pleurer ? ». De son côté, le Dr Vingerhoets conclut que « nos émotions et la façon dont elles s’expriment n’ont pas une base biologique ferme mais sont façonnées par notre culture. Les expressions de nos émotions, y compris les pleurs, n’ont en soi pas de signification ni d’explication en-dehors de leur contexte social direct ».

Nous ne pouvons donc parler d’une « normale » universelle des pleurs ; nous pouvons au mieux mesurer ce qui est la moyenne ou ce qui est commun au sein d’un groupe de personnes très particulier. Mais ce que nous pouvons apprendre de ces recherches est que quand on lutte pour ne pas pleurer, on bride une fonction naturelle du corps susceptible d’offrir nombre de bienfaits.

 

Une larme pour chaque circonstance

Techniquement, il y a trois sortes de pleurs, ou sécrétion de larmes :

Les larmes de base : Il s’agit du liquide lacrymal qui produit la lubrification essentielle et constante de l’œil pour combattre les bactéries. Ces « larmes » s’écoulent continuellement à la surface et se répandent habituellement jusqu’à la cornée de l’œil.

Lorsque quelque chose irrite l’œil (la fumée, la poussière, les oignons), une protection d’urgence se met en marche et le corps produit plus de liquide pour chasser la cause irritante. Ce liquide qui ne peut être pris en charge par le système habituel de drainage coule sur les joues sous forme de larmes réflexes, qui accompagnent également des réflexes physiques comme bâiller ou vomir.

L’inquiétude au sujet de la « normale » concerne les larmes émotionnelles ou induites par le stress qui, on le sait, sont déclenchées par le chagrin, la douleur physique ou la joie. L’intéressant est que la composition chimique de ces larmes est différente des deux autres sortes.

Toutes les larmes contiennent une enzyme appelée lysozyme qui tue 90 à 95% de toutes les bactéries oculaires en moins de dix minutes. Voilà qui est déjà assez fantastique, mais il y a mieux : comparées aux larmes réflexes, les larmes émotionnelles contiennent 24% de plus d’hormones à base des protéines que produit le corps en état de stress, selon le Dr William H. Frey, un biochimiste qui a mené des études révolutionnaires sur les pleurs dans les années 80. Ce qui veut dire que lorsqu’on se permet de pleurer pour des raisons émotionnelles, les larmes rejettent des substances toxiques du corps, d’une façon similaire à la sueur ou à l’urine. S’empêcher de pleurer peut augmenter le stress et contribuer à aggraver les maladies qui y sont liées, tels la pression artérielle, les problèmes cardiaques et les ulcères.

 

Un mouchoir, s’il vous plaît

Le fait que les pleurs émotionnels soient affectés non seulement par la biologie mais aussi par des influences culturelles signifient que nos croyances sur les pleurs – notre inquiétude au sujet de notre normalité – peuvent conduire à l’inhibition automatique d’une réaction corporelle parfaitement normale. Lorsqu’on retient sa respiration ou qu’on contracte son ventre pour s’empêcher de pleurer, on coupe son corps de sa manière naturelle d’évacuer le stress.

La prochaine fois que vous sentirez une vague de pleurs approcher, prêtez attention à la façon dont vous réagissez. Si vous remarquez que vous vous retenez quelque part, essayez de voir ce qui se passe si vous vous laissez aller – et cela inclut laisser aller tout ce que vous pourriez vous dire à propos de ce qui est en train de se passer. Pleurer n’est pas une action mentale. C’est physique. À votre corps de décider s’il en a besoin et si tel est le cas, livré à lui-même, c’est lui qui saura combien est assez.

 


Elaine Konopka

Elaine Konopka est fondatrice de The Attentive Body (Le corps attentif), qui offre des séances individuelles de conscience corporelle et de gestion de la douleur à Paris.