Tatyana Razafindrakoto

By Publié dans - Body Talks on mars 1st, 2016 Tatyana Razafindrakoto

Tatyana Razafindrakoto, comédienne, auteure et metteure en scène, est dotée d’un enthousiasme contagieux. Membre fondateur du Collectif La Formule, un groupe de sept artistes désireux d’engager leur créativité à travers toute une panoplie de projets culturels, Tatyana pilote et coordonne le Festival les Aliennes qui aura lieu les 5 et 6 mars pour célébrer « la création et l’émancipation des femmes ». The Attentive Body a eu le plaisir de discuter avec elle au sujet du festival, de l’état du féminisme aujourd’hui, et de la possibilité pour chacune de tracer son chemin de femme en toute liberté, et surtout avec un peu de joie.

The Attentive Body : Vous parlez d’une « nouvelle forme de féminisme, plus accessible. » Pourriez-vous élaborer ? Comment voyez-vous l’ancienne forme, quelles en seraient les limites, de quelle façon la nouvelle serait-elle plus accessible, et à qui ?

Tatyana Razafindrakoto : D’abord, je suis une grande admiratrice des luttes qui ont eu lieu dans les années 70, qui ont été très médiatisées et qui ont permis à ma génération et celle de ma mère d’avoir le droit de disposer de son corps, le droit de se sentir libre et d’être considérées comme des citoyennes à part entière. Mais je n’ai été réellement au courant de ses luttes que très tardivement. Ce que j’ai su du féminisme, quand j’avais 18 ou 20 ans, c’était ce qui se dit encore : on fait ressembler les féministes à des furies qui sautent à la gorge de tout et tout le monde. Il m’a fallu du temps pour comprendre que ce n’est pas le cas, que les féministes aujourd’hui continuent les luttes entreprises par nos grand-mères et que leur militantisme est nécessaire.

Je ne sais pas si on peut parler de limite mais je crois qu’il y a eu, à un moment que je ne saurais pas définir, un problème de transmission des valeurs féministes. Et ma génération en a beaucoup pâti. Beaucoup de jeunes femmes disent aujourd’hui : « Je veux être à égalité avec les hommes mais je ne suis pas féministe ». C’est assez bizarre, finalement.

TAB : Donc c’est une question de génération, de transmission…

TR : Oui ! De transmission et peut-être d’adaptation. Le féminisme existe encore, il porte des valeurs nécessaires, essentielles, humanistes. Mais il doit aussi savoir s’adapter.

Et je pense que c’est ce que j’ai eu envie de faire. Adapter le féminisme, pour le rendre accessible, le rendre accueillant et même « cool ». Il faut donner envie aux jeunes femmes et aux jeunes hommes de s’en saisir.

TAB : S’adapter à quoi, aujourd’hui ?

TR : S’adapter à nos modes de communication : les réseaux sociaux, internet… Et puis à notre rythme. Tout va très vite. Les gens ne prennent plus le temps d’aller s’asseoir 3h pour écouter une conférence. Ils veulent que les choses bougent, on a besoin d’immédiat et de « facilité ». Être féministe doit avoir l’air simple, joyeux, chouette.

TAB : Vous parlez du ‘sexisme ordinaire’. Qu’est-ce que vous entendez par cela ? Qu’est-ce qui vous exaspère aujourd’hui en tant que femme ?

TR : Le sexisme ordinaire est tellement ancré et courant ! J’ai l’impression de le voir partout : dans les publicités, au cinéma, dans la rue, à l’école… Le sexisme pour moi c’est toutes ces petites phrases, tous ces petits gestes du quotidien qui mettent les femmes en position de faiblesse.

Personnellement, j’ai eu très souvent à lutter contre la phrase « Tu ferais une super assistante ! » ou bien contre le harcèlement dans la rue et même le sexisme au travail. Quand on est une femme et qu’on manage une équipe par exemple, les difficultés sont multipliées par deux, au moins, et le salaire plutôt divisé par deux.

Les idées reçues que je voudrais chatouiller concernent beaucoup l’éducation que l’on donne aux petites filles : pas douées en maths, pas douées en sport, délicates, sérieuses, ne pas avoir trop d’ambition… J’aimerais aussi bannir les boîtes roses et les boîtes bleues. On nous catégorise dès l’enfance !

TAB : Mon métier consiste en grande partie à augmenter l’attention des gens, à leur enseigner comment changer un fonctionnement plutôt mental pour quelque chose de plus large qui inclut le corps, les autres, et l’environnement. Où est-ce que vous aimeriez diriger l’attention des gens, à quoi doivent-il prêter attention, que négligent-ils ou ignorent-ils actuellement ?

TR : Dans un premier temps, et là je parle surtout des femmes, je pense que nous négligeons beaucoup nos propres possibilités. Avec ce festival, j’espère que les femmes se sentiront fortes, pleines de capacités, pleines d’envie et avec tout un champ de possibles ouvert devant elles. Je pense que les femmes doivent faire attention à ne pas répondre à ce que la société attend d’elles depuis 2000 ans (ou plus !) mais tracer leur chemin comme elles le souhaitent et se sentir légitimes de le faire.

TAB : Comment avez-vous choisi les ateliers et les animatrices pour ce festival ? Quels étaient les critères ?

TR : Dans un premier temps, j’ai regardé autour de moi et tous les membres de l’équipe des Aliennes ont fait pareil. Et la bonne nouvelle, c’est qu’on avait énormément de femmes géniales dans notre entourage, alors on a commencé par leur proposer à elles de participer, de nous proposer des choses.

Ensuite, ces femmes géniales ont regardé autour d’elles et… Hop ! Encore des dizaines de femmes exceptionnelles ! On a beaucoup fonctionné par connaissances, bouche à oreille, confiance. Il y aussi eu des rencontres dues au hasard, dans la rue, les cafés. Ce qui est merveilleux avec ce festival, c’est qu’il nous donne une superbe occasion d’aborder les gens, d’échanger et donc la possibilité de construire quelque chose avec des personnes qu’on n’aurait peut-être jamais côtoyées sans cela.

Nos critères sont assez simples : du talent, de l’envie et de l’humanité ! On est des Aliennes mais on place l’humain au centre de nos exigences.

TAB : Cherchez-vous à surprendre le public ? Si on parle de chatouiller les idées reçues….

TR : Oui ! Complètement ! D’ailleurs, il y aura beaucoup de surprises durant le festival, des formes courtes, des interventions impromptues que l’on a appelées des « Initiatives Lunatiques ». Et puis nous présentons des artistes au travail souvent surprenant et, je l’espère, loin des stéréotypes.

TAB : C’est votre travail sur certaines poètes qui vous a inspirée de créer Les Aliennes. Je suis curieuse : lesquelles ?

TR : Dans la lecture que j’ai mise en scène, « Les Émancipées », j’ai travaillé sur les textes d’Andrée Chédid, Taslima Nasreen, Zoé Valdès… Mais aussi Virginia Woolf et dans un style plus anthropologique, Françoise Héritier. Ces femmes sont de grandes sources d’inspiration.

TAB : J’ai pas mal de lecteurs internationaux, surtout américains. Pourriez-vous dire quelque chose au sujet du féminisme en France comparé aux autres pays, surtout les États-Unis ? Considérez-vous les Françaises plus conservatrices, plus innovatrices….?

TR : Je ne suis pas spécialiste des mouvements féministes à l’étranger… Alors je ne peux rien affirmer. Mais je pense que la France a un peu de retard, particulièrement dans sa manière de communiquer ! Dans les pays anglo-saxons, aux États-Unis notamment, les vidéos féministes sont belles, rythmées, émouvantes et joyeuses. Elles donnent envie de « rejoindre la team ». Et surtout, les personnalités s’engagent, ce qui manque cruellement en France. Je suis particulièrement fan d’Emma Watson qui est ambassadrice pour HeForShe. Elle utilise son cerveau, sa sympathie et sa notoriété pour transmettre un message d’égalité… Et c’est très réussi !

TAB : Le mois dernier, en parlant de l’importance de soutenir Hillary Clinton dans les élections présidentielle, l’ancienne secrétaire d’État Madeleine Albright a dit aux jeunes électrices, « Vous savez, il y a un endroit privilégié en enfer réservé aux femmes qui ne soutiennent pas les autres femmes. » Qu’en pensez-vous ?

TR : C’est un peu moralisateur à mon goût… Je ne pense pas que la culpabilisation fasse avancer qui que ce soit. Mais si je prends cette phrase au second degré, elle pourrait me faire sourire. Je suis d’accord pour dire que les femmes doivent se soutenir entre elles mais pas juste à cause d’une sorte de « complicité féminine », ce qui serait un peu réducteur. Plutôt parce qu’on est plus fortes à plusieurs. Mais ce n’est pas si simple, c’est encore un vilain coup des stéréotypes : les femmes s’opposent souvent et on entretient cette opposition. Cela fait partie des habitudes à chatouiller et à changer !

TAB: Est-ce qu’il y a d’autres choses que vous aimeriez dire, Tatyana ? Quelque chose d’important auquel on n’a pas touché ?

TR : C’est très important de ne pas oublier d’être optimiste, de s’enthousiasmer pour les valeurs pour lesquelles on s’engage. Ce que j’aime dans le féminisme c’est que c’est extrêmement positif. C’est un mouvement qui veut faire progresser l’humanité, qui veut aller vers l’équilibre et donner plus de choix, plus de libertés… C’est tellement excitant ! Il faut que les gens sentent cela. Être féministe aujourd’hui, c’est terriblement positif.


Festival les Aliennes, le 5-6 mars 2016 à la Flêche d’Or, Paris 

Elaine Konopka is the founder of The Attentive Body, offering private sessions in body awareness and pain management, as well as Breath Lab, a weekly breathing workshop, in Paris, France.