“You can’t always get what you want” : décoder la déception

By Posted in - La vie on avril 5th, 2017 The Attentive Body, Elaine Konopka

Alors que j’avais 20 ans, mes professeurs m’ont désignée pour être candidate à la bourse Rhodes. J’étais pour le moins sceptique. Je n’avais rien des étudiants typiques de Harvard ou de Yale qui gagnent la prestigieuse bourse. Je serais la toute première de ma petite université pour femmes à postuler. Je venais d’une famille ouvrière – du New Jersey, rien que ça. Mais j’étais soulevée par le défi, et l’idée de passer les deux années suivantes à l’université d’Oxford n’était pas sans attrait.

J’ai passé des mois sur le dossier ; mon parrain en journalisme avait écrit une lettre fougueuse me décrivant comme une candidate “du mauvais côté de la barrière” qui méritait un coup de pouce ; mes professeurs me faisaient passer des entretiens fictifs et parlaient stratégie. À mon immense surprise, j’ai été sélectionnée pour les finales du Massachusetts. Je commençais à vraiment vouloir le truc. Et à être très très nerveuse…

Je me souviens du cocktail avec le comité de sélection et les autres candidats, dans une maison brownstone brunie de Beacon Street où, en quête d’un havre de paix devant la tempête de ma panique grandissante, je passais des paquets ridicules de temps à bavarder avec le barman que je connaissais, étant moi-même serveuse de cocktails à mi-temps. Le lendemain, cinq minutes d’entretien terrifiant avec le comité de sélection et j’étais cuite. J’ai attendu avec les autres toute la journée, soignant ma nausée, jusqu’à ce qu’on nous rappelle dans la salle d’entretiens pour annoncer le nom des gagnants. Sourires, applaudissements, poignées de main, et la sensation palpable que la majorité d’entre nous s’accrochaient désespérément à la vie. Retrouvant au-dehors l’air glacial de décembre, j’emmenais mes compagnons de déboires au bar où je travaillais qui n’était qu’à quelques rues de là. Je nous revois aujourd’hui – une demi-douzaine de gens très brillants dans des costumes très classes, assis autour d’une table en bois collante, à l’Eliot Lounge, sirotant des cocktails sans en sentir le goût.

 

Je ne suis pas OK, tu n’es pas OK

Ces jours-ci, la déception surgit beaucoup dans mon travail. Je la trouve souvent tapie derrière la fatigue des clients, derrière un manque de motivation, voire même une dépression : une fois, ou plusieurs fois, ceux-ci voulaient quelque chose qui n’est pas arrivé, et ils en ont alors tiré, justement à cause de ça, des conclusions sur eux-mêmes et sur le monde.

Certains vont en conclure qu’il y a quelque chose qui ne va pas bien chez eux – comme si un désir insatisfait prouvait quelque chose de mauvais sur soi. On ne peut pas vous aimer, il vous manque une aptitude ou une qualité importante, vous êtes trop ceci ou pas assez cela. Il y a un surcroît de peine, au-delà de la tristesse de la déconvenue. Si chaque déception revient à apporter de l’eau au moulin de l’auto-critique, vous ne tarderez pas à abandonner sous peine d’inondation. Vous n’agirez pas sur votre désir ou vous deviendrez flou devant ce que vous voulez vraiment, simplement pour éviter cette douleur.

Certains vont conclure de leur déconvenue qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans le monde. Vous aviez osé rêver, vous aviez cherché à attraper les anneaux du manège et regardez ce qui est advenu : la vie vous a abattu, tapé sur la main, joué un sale tour. Vous voilà déçu ! C’est pas juste ! Si c’est là votre façon d’interpréter la déception, vous risquez de vous refermer comme un poing. Viendra le blâme qui caillera la beauté et l’énergie de votre désir. Soit vous renoncerez à vouloir quoi que ce soit, soit vous désirerez les choses avec un tel venin, vous serez si prêt à vous faire avoir que vous désirerez désormais avec un cœur dur, ce qui revient à marcher à grandes enjambées dans l’océan… revêtu d’une armure. À la suite de ma tentative de Rhodes, j’étais furieuse contre mes professeurs, avec le sentiment qu’ils m’avaient piégée, pour que plus dure soit la chute. Je me suis sentie dupée et, avec toute l’effronterie de la jeunesse, je le leur ai dit. “Tu verras les choses autrement un jour”, me dit une professeure, ce qui m’enragea davantage. Mais elle avait raison. Le rôle de mes professeurs n’était pas de me protéger ; tout le contraire, en fait. Comment apprendre quoi que ce soit, comment vivre, si l’on croit qu’un espace sécurisé nous est dû ? Ils faisaient leur boulot et j’avoue qu’aujourd’hui, je les remercie de m’avoir mise de la sorte “en danger”. Je mets des guillemets parce qu’il n’y a pas eu mort d’homme. J’ai juste essayé, et échoué, et ça m’a fait mal.

Désirer est quelque chose de l’ordre de l’amour et, comme tel, il arrive avec son package de douleur intégré – (sans supplément ! la vie se charge de vous l’offrir gratuitement !) – pour la simple raison que nous ne sommes pas éternels et que notre existence est en perpétuel changement. Une fois que vous avez admis que vous vouliez quelque chose, vous prenez le risque de souffrir de sa perte. Vous pouvez ne jamais l’atteindre. Vous pouvez le perdre dans une maladie, la mort ou d’autres circonstances indépendantes de votre volonté (comme l’est quasiment toute circonstance). Votre désir lui-même est susceptible de changer : peut-être qu’au bout du compte, vous en avez eu assez, peut-être que vous ressentez un désir conflictuel qui vous oblige à faire un choix. Mais notre pure folie, notre plus divine et plus belle folie en tant qu’êtres humains est de vouloir malgré tout, de continuer à désirer face à toute cette finitude.

 

N’y aurait-il pas alors une meilleure façon de gérer la déception ? 
  • Soyez conscient des conclusions que vous tirez de votre expérience. Ne vous blâmez-vous pas plus que nécessaire ? Ne blâmez-vous pas trop les autres ? Et la vie en général ?
  • Ne faites pas comme si tout allait bien. La tristesse est réelle. La frustration est réelle. Ne les niez pas. Ils sont là parce que vous avez eu le courage d’aimer.
  • Soyez honnête. Si vous avez commis une erreur, regardez-la en face. C’est la meilleure façon de naviguer : se frayer un chemin au fur et à mesure – quelques degrés plus à l’ouest ici, là quelques degrés vers l’est. Vous le faites en admettant vos erreurs et en en tirant les leçons.
  • Regardez autour de vous. On est parfois tellement occupé à pleurer sur le lait renversé qu’on ne voit pas la boule de glace que la vie nous tend. Cette relation, cette audition, cette possibilité n’a pas marché comme vous l’espériez, soit. Mais si vous lâchez prise et que vous restez ouvert, quelque chose d’inattendu pourrait bien apparaître…

 

L’été où j’ai bien failli faire mes bagages pour Oxford, je suis allée en Pologne à la place. J’ai essayé d’enrouler ma langue autour des consonnes de ma langue ancestrale, chuchotée comme une berceuse. J’ai écouté le triste appel du trompettiste depuis la tour du Rynek Glowny de Cracovie. Je suis un peu tombée amoureuse de mon guide aux yeux marron et me suis fait une amie pour la vie de ma camarade de chambre. J’ai pris une série de trains de plus en plus douteux de Varsovie à la ville frontière de Bialystok, où j’ai rencontré de mystérieux membres de ma famille et bu de la vodka et mangé de la kielbasa et bu de la vodka et câliné des bébés et bu de la vodka. Je suis sûre qu’Oxford aurait été une expérience merveilleuse. C’est juste que ce ne fut pas celle que j’ai vécue.

 


Elaine Konopka a créé The Attentive Body à Paris et offre des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention ainsi que sur la gestion de la douleur. Sa dernière série de workshops combine respiration consciente et écriture expressive pour explorer les sujets ”juicy” de la vie. Rejoignez-la le 23 avril pour les Labs du dimanche : le Désir.

(2) awesome folk have had something to say...

  • charley - Répondre

    avril 6, 2017 at 10:21

    Te lire me fait du bien et me redonne de la force :)
    Je t’embrasse et keep us posted !!!
    xx

    • Elaine - Répondre

      avril 6, 2017 at 10:32

      Ah, excellent. D’où l’intérêt d’écrire ! Merci pour le mot, Charley, et que la force reste avec toi.

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