Vade retro, perfectionnisme !

By Posted in - La vie on février 1st, 2017 Perfectionism: The Attentive Body blog by Elaine Konopka

Je suis une dingo des carnets. J’en achète dès que j’en aperçois un. À spirales ou de base ; à couverture rigide ou souple ; de toutes tailles, formes et couleurs ; avec un bonus si la couverture me fait rire. Je les préfère avec des lignes : des rails bleu pâle qui tracent ma route de pensées, de longs corridors où mes mots peuvent rouler comme les taureaux en Espagne : fendant l’air, tout en angles, passionnés.

Le carnet dont je me sers en ce moment porte lalala sur la couverture. Ça me plaît parce que ça me rappelle ma tante Betty – dans notre foyer polono-américain, on l’appelait Cioci – qui aimait chanter. Non dans le genre “reste-sagement-assis-s’il-te-plaît-et-écoute-moi-cet-aria”, mais simplement comme un autre moyen de communication. Elle chantait à la fin d’interminables discussions autour de la table de la cuisine ; elle chantait en faisant le ménage dans la maison ; elle m’accueillait en croonant “What’s new, pussycat ?” auquel je répondais du tac au tac, “Whoa whoa whoa-oh….”

Le truc, c’est que Cioci Betty ne connaissait pas toutes les paroles des chansons.

Et ça ne l’empêchait nullement de chanter : voilà le cadeau qu’elle nous faisait. Elle se mettait à chanter et, si les paroles lui faisaient défaut, elle se contentait de chanter lalala. On la taquinait pour ça, sans qu’elle se décourage.

 

La perfection, à tes risques et périls

Il y a des gens qui n’ont aucun problème à survoler les choses. Ils s’adaptent, ils essaient des trucs, ils lancent tout en l’air et voient ce qui tient. J’admire cette attitude et, pour être honnête, j’essaie d’apprendre à davantage agir de la sorte parce que je vois combien insister sur l’exactitude au mauvais moment me retient. Si j’y fais attention, je peux même remarquer que ça produit une contraction chez moi : mes muscles se raidissent et je respire moins, comme si j’essayais littéralement d’étrangler ce qui est bon dans l’existence. Ainsi, tout ce que je fais ne peut qu’être entraîné à travers ce filtre ratatiné, ce qui en général finit par liquider tout plaisir.

Le perfectionnisme qui devient une habitude ou une vision du monde peut avoir de vilaines répercussions. Un perfectionnisme constant, systématique, ou appelé quelquefois neurotique, provoque généralement du stress, avec sa kyrielle de conséquences collatérales (tension chronique, augmentation de la production de cortisol et d’adrénaline, pression artérielle plus élevée, etc.). Selon des recherches récentes, le stress lié au perfectionnisme peut mener au syndrome du côlon irritable, à l’insomnie, à des problèmes cardiaques et au développement d’infections, sans parler de problèmes comportementaux tels la dépression, l’angoisse, les troubles alimentaires, la “boulomanie” et la procrastination.

Et pourtant, il n’y a aucune preuve scientifique convaincante que le perfectionnisme soit génétique. Nous ne sommes pas programmés pour ça. C’est quelque chose qu’on apprend des parents, de son éducation, de ses propres expériences douloureuses ou effrayantes. Ce qui veut dire qu’on peut l’ajuster. On peut en garder les aspects utiles – discipline, concentration, persévérance, effort – et balancer dans le fossé les autres, ceux qui nous retiennent en arrière. Fais-le à travers l’auto-observation. Essaie de remarquer, quand tu interromps ton propre flux, quand les choses ont l’air de prendre beaucoup trop de temps ou de rester coincées dans le tuyau, quand tu es à deux doigts d’abandonner encore un autre projet :

  • Qu’es-tu en train de te dire ?
  • Que se passe-t-il dans ton corps ?
  • Comment te sens-tu ?
  • Que veux-tu ou de quoi as-tu besoin juste à ce moment-là ?

Si tu prends le temps de répondre honnêtement à ces questions, tu pourras te faire un ami pour la vie du perfectionnisme, en en faisant un partenaire plutôt qu’un maître.

 

Merveilles imparfaites

Comprends-moi bien : il y a un grand plaisir à, par exemple, chercher le mot juste, celui qui conviendra à ce que tu essaies de dire. Il y a une immense satisfaction à bien faire les choses, corriger les erreurs, tout organiser et mettre chaque chose à sa place. Mais je parle du danger qu’il y a à vouloir tellement bien faire qu’on ne fait rien du tout ; ou bien tu t’enlises au milieu et tu abandonnes ; ou bien tu diffères l’achèvement, le lâcher-prise, le passage à autre chose.

Il est évident que lalala n’est pas approprié à toutes les activités humaines (surgissent aussitôt à l’esprit faire une opération chirurgicale majeure ou piloter un avion). Lalala n’est pas une excuse à la négligence. Cioci Betty était une excellente infirmière en pédiatrie ; sa maison était immaculée et ses cheveux toujours impeccablement coiffés sous une tour de laque et de boucles. Mais elle savait quand lever le pied et aller en roue libre ; rien ne pesait en elle quand elle était concentrée sur Tom Jones ou fredonnait l’hymne national polonais. Et le fait de ne rien retenir révélait quelque chose de merveilleux : intimité, rire et amour. Nul besoin d’être parfait pour apporter des merveilles au monde.

Si tu ne connais pas tous les pas de la danse, si tu n’as pas les ingrédients précis, si tu ne sais exactement comment débuter un business ou un roman ou une discussion cruciale ; ou si tu viens de commencer mais que tu n’aies aucune idée de comment poursuivre – lalala est là pour toi. L’équivalent dans l’écriture serait “Garde la main en mouvement”. Garde un certain élan. Il se peut très bien que tu commettes une erreur – tu glisses vers la gauche au lieu de la droite, tu mets trop de banane dans tes muffins, tu t’enfonces dans des impasses et tu dois tout recommencer. Lalala.

Il y a un temps et un lieu pour se préoccuper des détails. Mais quel dommage si ça te distrait de la spontanéité, aussi imparfaite soit-elle, de ce que tu as dans le cœur – le désir de t’exprimer, d’agir, de créer, de prendre contact, d’interragir. Si tu attends après les bons mots, ta chanson pourrait très bien ne jamais être chantée. Et une chanson inchantée peut se changer en quelque chose de très amer avec le temps. Tous ces trains demeurés à quai, tous ces taureaux à l’arrêt. Fais-les vivre, sois généreux. Que pourrait-il bien t’arriver de pire ? Perdre la face ? Ton temps ? Ton argent ?

Lalalalalalalalala.

 


Elaine Konopka a créé The Attentive Body à Paris et offre des séances individuelles qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention ainsi que sur la gestion de la douleur. En mars 2017, elle lancera une série d’ateliers combinant travail respiratoire et écriture.

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