Un cœur de verre

By Posted in - La vie & Life on avril 29th, 2018 shattered glass on black background

Tiré d’un dossier qui dépasse la fiction : il y eut dans la vie turbulente de Charles VI, roi de France de 1380 à 1422, des moments où il était convaincu que son corps était en verre.

Au cours de ces épisodes, le monarque – surnommé “Charles le Fol” par la postérité – s’enveloppait de plusieurs couches de vêtements supplémentaires renforcés de tiges de fer, interdisait à quiconque de l’approcher et restait assis sans bouger pendant des heures, de crainte de se briser. L’illusion de verre est devenu un trouble psychiatrique assez courant du XVe au XVIIe siècle : Untel proclamait qu’il avait des épaules de verre, tel autre des bras de verre et on relève au moins un cas de fesses de verre. (Le gentleman en question, un verrier de Paris, se soulageait en position debout et en gardant tout le temps un coussin attaché à son derrière).

Il est tentant d’assimiler ce phénomène à tout un Moyen-Âge délirant, celui qui a produit entre autres les poulaines ultra-longues et les procès intentés aux animaux. Avec du recul, on pourrait l’attribuer, comme le font maints historiens, à une forme de schizophrénie, un concept qui n’a vu le jour en tant que tel qu’au début du XXe siècle.

Bien que sa croyance et la persistance de celle-ci aient manifestement conduit Charles VI à des extrémités, sa sensation physique était-elle vraiment si absurde ?

Car quand une perte vient frapper, quand viennent à entrer dans notre vie des nouvelles bouleversantes, la maladie, le rejet ou la trahison – n’avez-vous pas senti que vous pourriez vous briser ? N’avez-vous jamais fui le contact avec les autres parce que vous aviez peur de “vous casser” ? Trouvé les moyens de vous endurcir, de vous envelopper d’une couche supplémentaire, de vous protéger parce que vous pensiez que vous alliez craquer ? N’avez-vous jamais cédé à l’hésitation ou à l’immobilité de peur que la mesure que vous aviez besoin de prendre ne vous fasse voler en éclats ?

En d’autres termes, vous êtes-vous déjà senti fragile ?

Si la réponse est oui, et que vous lisiez ceci, alors, la fragilité ne vous a pas tué. Et vous pouvez voir et juger de votre propre expérience que cette douleur n’est pas quelque chose qui dure pour toujours.

 

Que la blessure soit

Quand j’avais une vingtaine d’années, mon père, que j’aimais, m’a dit quelque chose qu’aucune fille ne devrait jamais entendre. “Tu avais toujours été spéciale à mes yeux”, avait-il dit au milieu d’une dispute, secouant la tête, “mais là, tu ne brilles plus pour moi.” Tout cela parce que j’avais emménagé avec un homme qu’il désapprouvait. En fait, parce que j’avais emménagé avec un homme, point final. Vivre dans le péché, disait-on à l’époque. Peut-être encore aujourd’hui. J’étais volontaire, tenace, indépendante. J’ai suivi mon cœur. Ce fut une histoire éphémère ; contrairement à la déception de mon père. Quelque chose en moi céda et le doute me rendit friable.

Dieu merci, j’avais cette indépendance et cette volonté. J’ai poursuivi mon chemin. Incapable de nier combien le jugement de mon père m’avait blessée, j’ai fait avec la blessure. Je n’ai jamais cessé de l’aimer, bien que j’aie cessé d’essayer de lui plaire. Avec le temps – et cela prit du temps – j’en suis venue à voir ce désaveu comme une impossibilité de sa part. Si je prends parti pour moi – et je le dois – il me faut voir cela comme quelque chose qu’il ne pouvait assumer, un échec dans l’amour inconditionnel, une brutale moralité qui s’était interposée entre nous. Avais-je commis des erreurs ? Avais-je parfois fait de sacrés mauvais choix ? Avais-je joué à la plus maligne tout en étant naïve ? Oui. Bien sûr que oui. Mais rien de tout cela ne justifie d’être diminuée. Ainsi, je dois voir ceci et me dire : ce n’est pas moi. Sans m’enlever la douleur, cela m’empêche d’être rejetée et laissée dans la croyance que je suis une marchandise abîmée.

Si vous pouvez sentir votre fragilité sans la laisser vous définir, alors vous vivrez intensément et, je le crois, vous continuerez à vivre pour devenir une personne meilleure. Peut-être est-ce là la différence entre l’intensité et la folie – la capacité d’éprouver les sensations les plus féroces que la vie nous jette à la figure sans pour autant les figer en croyances sur notre aptitude à progresser dans le monde.

Bref, cher lecteur, chère lectrice, si vous pensez que vous n’êtes pas assez, si vous pensez que vous êtes abîmé au-delà de toute réparation envisageable, si vous pensez que ce que vous êtes, ce que vous voulez faire et comment vous voulez être vous séparent de l’amour dont vous avez besoin et de la quiétude que vous méritez, laissez-moi vous dire une bonne chose : que vous ayez un cœur de verre, soit. Mais ne permettez jamais à votre esprit d’être brisé.

 

Transparence

Que se passe-t-il si, tout de suite, vous restez assis, que vous fermiez les yeux et imaginiez que vous avez un corps de verre ? Le verre était quelque chose de nouveau à l’époque de Charles VI, une substance mystérieuse sur laquelle il était facile de fonder des frayeurs. Plus pour nous.

Le corps comme une serre. Ses vitres laissent entrer la lumière, qui nous fait grandir, qui nous garde en vie. En outre, elles contiennent et protègent ce qu’il y a à l’intérieur : notre microcosmos. Notre jardin personnel, soit forêt, soit jungle, selon le niveau de vie sauvage qu’on y fait fleurir.

Le corps comme une ampoule. Si vous inspirez et que vous vous ouvriez également de tous côtés – poitrine et ventre, côtes et dos, dans une expansion de votre corps tout entier– votre petit filament central lancera des rayons ; en expirant, sa lumière faiblira, mais gardez conscience de la forme du bulbe et très bientôt, vous revoilà recommençant le mouvement, inspirer, s’étendre, la lumière devenant de plus en plus vive. Brillante.

Il existe bien des façons d’être en verre et de s’en sentir bien. Cela dit, il est satisfaisant de revenir à la réalité de chair et de sang, de muscles et d’os, si magnifiquement adaptés à cette vie. Aussi imparfait et fini soit-il, ce corps est aussi solide et intelligent, capable de s’adapter si on lui prête attention et lui en donne l’occasion. Vous pouvez toucher et être touché. Les choses peuvent se casser et se casseront. Les os. Le cœur. Mais la volonté ? Elle peut se plier mais ne la laissez pas s’écraser.

Apprenez la différence entre les sensations que vous éprouvez et les idées auxquelles vous croyez. Ouvrez les portes aux premières ; examinez les secondes avec la méfiance d’un avocat.

Entourez-vous de personnes qui vous traitent comme la créature unique que vous êtes, mais qui ne vous épargnent pas la vérité.

Et soyez de votre coté.

Soyez de votre coté.

Soyez de votre coté.

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et offre des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Vous pouvez également la rejoindre pour Écrire & Respirer, des rencontres régulières qui combinent l’écriture pour le bien-être et la respiration consciente. 

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