Sérendipité, mort et conférence sur l’écriture à Bristol

By Posted in - La vie on septembre 7th, 2017 Serendipity, Death, and a Creative Writing Conference in Bristol

Tout commença avec un brin de sérendipité.

Il y a plusieurs mois, j’ai publié un blog avec pour thème l’écriture expressive et ai reçu un commentaire de la part d’un parfait inconnu. Ce charmant monsieur avait songé que je pourrais être intéressée par une conférence à venir au Royaume-Uni, focalisée sur l’écriture créative comme thérapie. Suivant le lien qu’il m’avait fourni, je me suis familiarisée avec deux organismes de parrainage – Lapidus International (association “des mots pour le bien-être”) and l’institut Metanoia (spécialisé dans l’entraînement professionnel des thérapeutes, coachs et consultants) – et je décidai d’y aller.

Ce fut l’un de ces déclics qui n’ont cessé de surgir ici et là depuis que j’ai commencé à chercher comment combiner l’écriture – compagne de toute ma vie – et mon travail somatique avec les clients. Et il existe un mot délicieux pour cela : la sérendipité.

Bien qu’on ait tendance à y penser comme à quelque chose de magique qui nous arrive à nous-mêmes ou autour de nous, je crois que la sérendipité est bien plus qu’avoir simplement de la chance ou un karma particulier. C’est une attitude, une aptitude. Cela doit avoir à voir avec le fait d’être créatif devant ce que la vie nous lance – non seulement les “ah !” de la vie mais aussi les “oh là là !”…

Le mot lui-même a été inventé en 1754 par Horace Walpole, qui en tire l’origine du conte perse “Voyages et aventures des trois princes de Serendip” – Serendip étant le premier nom du Sri Lanka. Les princes éponymes, explique Walpole, “ne cessaient de découvrir, par accident ou par sagacité, des choses qu’ils ne recherchaient pas.”

Un état de découverte, combiné avec le hasard et la sagesse, qui vous conduit à des choses que vous ne recherchiez pas nécessairement : quelle jolie description, pertinente à la fois, de ce qui arrive quand on s’assied pour écrire. Idéalement, on pose le stylo sur le papier (ou les doigts sur le clavier) et on se tient prêt à être emporté vers des lieux auxquels on ne s’attendait pas. Et dans l’écriture, comme dans la vie, il s’agit d’action : “accident” implique qu’on prend des risques ; “sagacité” implique avoir de l’expérience, ce qui s’acquiert dans l’action. Bref, il ne s’agit pas seulement de rester assis en attendant que frappe l’éclair de l’inspiration. On doit se mettre sur la voie, se donner une direction – et ensuite accepter de se laisser diriger.

On a dit que les trouvailles nées de la sérendipité venaient de personnes qui savaient voir des ponts là où d’autres ne voyaient que des abîmes. Ce qui me ramène à la conférence à laquelle j’ai assisté en juillet dernier, justement bien nommée Creative Bridges.

 

Réflexion et recherches

C’était la première conférence du genre, à savoir à travailler sur les mots pour le bien-être, organisée par Lapidus et Metanoia ; elle réunissait une bonne vingtaine d’intervenants et plus de 100 participants. Je me suis retrouvée au beau milieu d’un groupe d’écrivains, universitaires, thérapeutes et conseillers, un groupe franc, généreux et intelligent qui était venu partager ses recherches et ses expériences : aider les autres à écrire comme moyen de tracer le sens de leur vie. J’ai été surprise et ravie par le sentiment d’une joyeuse interactivité : au cours des 5 ou 6 présentations auxquelles j’ai assisté, on a demandé aux participants d’écrire et/ou de lire à haute voix et il y a eu une scène ouverte où nous avons été invités à lire nos propres textes (prose ou poésie).

J’ai commencé avec une présentation de Claire Williamson, chef de programme pour L’écriture créative à fin thérapeutique de Metanoia. Mme Williamson a parlé du praticien de l’écriture thérapeutique qui aspire à un ensemble de compétences, à un équilibre entre les sciences humaines et la science, la sensibilisation littéraire et la sensibilisation thérapeutique. En nous offrant des cartes postales et de petits objets comme base de réflexion, elle nous a demandé de penser et d’écrire où nous nous situions par rapport à l’un ou l’autre spectre lié à la profession.

Je me suis aussi retrouvée plongée dans deux présentations concernant l’écriture avec des groupes : travailler avec des personnes en soins de fin de vie, avec Helen Stockton, et travailler avec des adultes en deuil, avec Jane Moss. Les deux femmes ont partagé leur vaste expérience de travail avec ces cas spécifiques, y compris les lignes directrices pour mener de tels groupes, ainsi que les difficultés possibles et leurs solutions. Une fois encore, en tant que participants, nous nous sommes vu demander d’écrire et de partager les uns avec les autres ce que nous avions écrit.

Deux intervenantes ont fait allusion au genre de recherches qui me fascine. Christina Shewell, orthophoniste et thérapeute du langage, s’est intéressée aux effets physiologiques des sons et des mots et à leur relation avec le bien-être. Outre les recherches d’avant-garde de James Pennebaker, elle a cité le travail de la psychologue sociale Paula Niedenthal sur l’incarnation des émotions – comment notre état physique (les expressions du visage et la posture, par exemple) affecte notre perception émotionnelle.

Georgie Oldfield est une physiothérapeute qui a travaillé avec le Dr John E. Sarno, pionnier dans le champ du traitement de la douleur psychosomatique. En un mot, selon Sarno, la douleur chronique n’émane pas toujours de causes physiques. Des émotions réprimées peuvent pousser notre système nerveux à se mettre en mode combat/fuite/paralysie, ce qui, si cela s’étend sur une longue période, peut mener à la manifestation de symptômes douloureux. Mme Oldfield a présenté des preuves des avantages à tenir un journal thérapeutique, dans de tels cas de figure.

 

Gênée, puis emportée

Le deuxième jour de la conférence, je m’étais un peu attardée dans une discussion de déjeuner et j’ai dû courir pour assister à la présentation suivante. Les portes étaient déjà closes, je me suis glissée et ai pris le premier siège libre sur le devant de la salle, alors que l’intervenant venait juste de prendre la parole. J’avais hâte d’entendre ce que Carolyn Jess-Cooke aurait à dire sur la pédagogie de l’écriture expressive. Mais comme je posais mon sac et prenais mon cahier, j’ai entendu une voix d’homme parler de la mort, et j’ai compris que je m’étais trompée. Il y avait eu un changement de salle de dernière minute que j’avais complètement zappé dans ma précipitation. La personne qui se tenait devant moi était Larry Butler et sa présentation s’appelait, “Que je sois prêt ou non, je mourrai un jour – et vous aussi !”

L’un de ces moments où l’on se dit “Oh là là !” J’avais déjà donné avec les fin-de-vie et les endeuillés ; la mort avait été assez présente pour un week-end. J’ai calculé la distance qui me séparait de la sortie. Or, mon instinct me disait, “Reste. Qui sait, la vie essaie peut-être de te dire quelque chose”. Et grâce à ce petit brin de sérendipité, je suis restée pour écouter l’électrique et enchanteur M. Butler parler de cet événement qui nous arrive à tous, et de son approche pour encourager chacun à écrire là-dessus. Et j’ai moi-même écrit sur le sujet, tout entortillée de gêne et pourtant emportée, surprise de voir ce que ses belles et brutales questions faisaient sortir de moi. Et j’ai écouté ce que les autres, dans mon petit groupe, avaient écrit, et qui m’a émue aux larmes. Ce n’était certes pas la découverte que j’étais venue chercher là, mais j’en demeure encore aujourd’hui reconnaissante, bien après cette journée.

Creative Bridges a bel et bien été une inspiration et j’en suis revenue débordante d’idées pour de nouveaux projets. Cela m’a aussi rappelé quelque chose que je ressens depuis que je suis enfant : la vie est courte, la douleur inévitable, le temps file comme l’éclair et la meilleure réponse face à tout cela est de vivre aussi pleinement, aussi profondément et aussi sincèrement que possible. Voilà pourquoi prêter attention à son corps et à sa respiration est essentiel, voilà pourquoi je fais ce que je fais. Écrire est une autre action possible sur le chemin de la profondeur et de la plénitude, une façon de clarifier, d’affronter et d’accomplir ses expériences, de saisir “un morceau de sa vie”, comme l’a dit Rilke il y a un siècle :

Décrivez vos tristesses et vos désirs, les pensées qui vous traversent l’esprit et votre foi en quelque beauté – décrivez tout cela avec une sincérité profonde, paisible et humble et, pour vous exprimer, utilisez les choses qui vous entourent, les images de vos rêves et les objets dont vous vous souvenez… Votre personnalité s’affirmera, votre solitude s’étendra pour devenir une demeure où vous pourrez vivre dans la lumière, loin de laquelle passera le bruit des autres, dans le lointain. Et si de ce retournement vers l’intérieur, de cette plongée dans votre propre monde, vous viennent des poèmes, alors vous ne penserez plus à demander à quiconque s’ils sont bons ou non. Vous les regarderez comme votre possession, chère et naturelle, une partie de votre vie, une voix qui en émane.

 


 Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et offre des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Sa dernière série de workshops combine respiration consciente et écriture expressive pour explorer les sujets ”juicy” de la vie. Rejoignez-la le dimanche 24 septembre pour Dites-le ! – Servez-vous de votre corps pour exprimer ce qui vous vient à l’esprit.

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