Le Selfie originel : les cicatrices et leurs histoires

By Publié dans - La vie on juillet 2nd, 2016 The Attentive Body/Elaine Konopka blog scars

La première fois que j’ai pris conscience que mon corps pouvait se casser en laissant des traces, j’avais 8 ans.

Je pédalais sur un vélo trop grand pour moi. Ma mère ne voulait pas. Mais il faisait si beau ce samedi-là et la petite voisine, un vrai garçon manqué dont j’appréciais la compagnie, m’avait mise au défi de le faire. Pédaler, ça allait mais s’arrêter était compliqué. Il n’y avait pas de freins à main, mes pieds ne touchaient presque pas terre, j’étais enivrée par l’air qui filait autour de moi, tout le terrain que je pouvais parcourir, la vitesse… et d’un seul coup, impossible de m’arrêter. M’agrippant comme une folle au guidon, je me suis dirigée droit dans un mur de brique et me suis méchamment écorché les phalanges devenues de la chair sanglante. “Qu’est-ce que c’est que ce truc blanc ?” demandai-je, en larmes, à ma sœur tandis qu’elle faisait de son mieux pour me désinfecter et me faire un pansement. La plaie était si profonde qu’elle découvrait des parties de moi que je n’avais jamais vues auparavant. Je ne pense pas avoir eu de points de suture. Les ouvertures béantes se sont refermées, me laissant deux cicatrices sur la main gauche. Énormes sur mes doigts alors comme des brindilles, l’âge et le temps ainsi que les rides et les plis de la peau les ont depuis camouflées, comme des maisons abandonnées que la forêt a reprises, recouvertes de feuilles et de plantes grimpantes jusqu’à ce qu’on ne les distingue presque plus de la végétation environnante.

Aussi peu graves qu’elles fussent, les cicatrices de mes phalanges m’ont fait prendre conscience que mon corps pouvait changer d’une façon irrévocable, que quelque chose pouvait m’arriver qui pourrait littéralement me modifier ; je ne pourrais plus revenir au moi d’avant, ni effacer les marques ou me régénérer parfaitement comme une salamandre.

 

Ma cicatrice est une actrice

Tandis qu’on pourrait regretter son impuissance à guérir complètement, tout bien considéré, la cicatrisation est un processus impressionnant qui a été naturellement sélectionné comme moyen de traiter extrêmement vite les blessures. Quand le corps ressent une lésion sur la peau ou les tissus, venant par exemple d’une coupure, d’une brûlure, d’une plaie ou d’une incision chirurgicale, il commence à créer de nouveaux tissus pour rapprocher les deux bords de la blessure. Ensuite, il envoie une armée de fibroblastes (cellules produisant du collagène) sur le terrain pour renforcer la peau endommagée. Comme le corps favorise avant tout la vitesse, le collagène est produit en excès et lâché à la va-vite. Ce qui effectivement referme la blessure mais laisse un amas désordonné de cellules de protéines sur la couche de peau secondaire – donnant naissance à ce que nous connaissons sous le nom de tissu cicatriciel, et ma chanson préférée des Red Hot Chili Peppers.

Toutes les cicatrices ne sont pas visibles. Tout tissu blessé, y compris les tendons, les muscles et les ligaments, cicatrisera jusqu’à un certain point. Le processus est le même et bien qu’on puisse ne pas être capable de voir le tissu cicatriciel en résultant, il peut se rigidifier et causer une douleur musculaire et un dysfonctionnement articulaire.

 

Memoria corporis

Au-delà de leur fonction bénéfique, les cicatrices sont une espèce de dispositif mnémotechnique naturel. Elles constituent la version corporelle du selfie : des instantanés intimes empreints des circonstances invisibles et pourtant immuables de leur création. Chacune recèle une histoire ; on oublie rarement où et comment on a eu les siennes. Même les cicatrices a priori banales (je me suis coupée avec un couteau à pain) peuvent rapidement déboucher sur des ruelles fertiles de l’histoire personnelle (ça s’est passé dans la cuisine minuscule de mon appartement minuscule avec vue sur la tour Eiffel, j’ai failli perdre le bout de mon auriculaire, il a été recousu en salle des urgences un dimanche soir pluvieux par un interne tremblant comme un junkie, j’ai moi-même retiré les points de suture pour éviter de retourner à l’hôpital, après ça et pendant longtemps, je ne pouvais plus voir une baguette).

Bien souvent, étant donné leur nature-même, les cicatrices sont associées à la douleur et à la perte : l’opération, l’accident, l’accouchement qui ne s’est pas déroulé comme prévu, la souffrance qu’on a subie des mains de quelqu’un d’autre (note bien que je ne parle pas d’auto-scarification ici ; tandis que le processus de guérison physiologique demeure le même, l’origine de la blessure diffère, et c’est un sujet qui doit être traité à part).

Pourquoi donc choisir d’être attentif aux traces laissées par des événements si douloureux ? N’est-il pas assez de les avoir vécus ?

 

Rester entier

Le travail que j’effectue avec mes clients me montre qu’il y a souvent une bonne raison pour revisiter une cicatrice.

  1. Ça ne s’est pas bien guéri. Si la cicatrice est rouge, renflée ou formée de beaucoup de tissus cicatriciels qui adhèrent aux tissus environnants, elle peut causer de la souffrance, des douleurs musculaires, une réduction de la sensibilité et d’autres symptômes. Tout cela peut être soulagé si on touche les “adhérences” et qu’on les casse.

 

  1. Ça nous gêne. Que la cicatrice soit visible ou cachée au regard de tous, si on la trouve laide ou repoussante, ce sera difficile d’être heureux dans son corps. Rejeter une cicatrice, la détester ou faire comme si on l’ignorait va réellement produire les mêmes effets qu’elle sur notre corps (ou certaines de ses parties) et peut créer des symptômes dans la région de la cicatrice. Dans ces cas-là, j’essaie de faire en sorte que les gens fassent la paix avec leur cicatrice, physiquement, en toute connaissance de ce qui est là, en le sentant, en y prêtant attention et en le touchant.

 

  1. L’événement d’origine est toujours “actif”. Parfois, la cicatrice a beau ne pas être sensible, l’histoire autour d’elle l’est. Si une cicatrice soulève des souvenirs douloureux qu’on n’a pas réussi à digérer, on peut inconsciemment essayer de mettre à distance cette partie du corps – par exemple en respirant superficiellement ou en contractant certains muscles – ce qui, une fois de plus, peut affecter la santé et le bien-être. Au lieu d’éluder les cicatrices et leurs origines, mes clients apprennent à s’en servir comme autant de portes ouvrant sur des incidents de parcours advenus dans leur vie qui, aussi douloureux soient-ils, font désormais partie de ce qu’ils sont aujourd’hui.

 

Fêter l’imperfection

L’artiste française Hélène Gugenheim prend les choses d’un point de vue légèrement différent dans son projet en cours, “Mes cicatrices Je suis d’elles, entièrement tissé”. Inspiré d’une ancienne technique japonaise appelée kintsugi, l’œuvre de Gugenheim intègre l’application de feuilles d’or sur les cicatrices de quelqu’un. Elle filme et photographie l’expérience et à la fin, le sujet reçoit un petit flacon en verre qui contient les restes de l’or utilisé. La beauté de l’acte te prend par surprise ; c’est un étrange rituel empreint de dignité, d’humilité, de respect et de courage.

“La cicatrice, dit Gugenheim, est le témoin d’une reconstruction et le signe de notre capacité à changer, à nous ré-engendrer et même à muter. Et, en ce sens, nous sommes des dieux.”

Quand bien même tu n’irais pas jusqu’à transmuter tes cicatrices en rivières d’or, je t’encourage à leur accorder un peu de considération. Elles font partie de toi : cette partie qui te murmure, “J’ai survécu”.


Elaine Konopka est fondatrice de The Attentive Body (Le corps attentif), qui propose des séances individuelles de conscience corporelle et de gestion de la douleur à Paris, ainsi que Breath Lab, un atelier d’exploration respiratoire.

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