Racines

By Posted in - La vie on septembre 2nd, 2018 roots

J’ai récemment passé l’après-midi avec une dame qu’une amie commune m’avait présentée. Elle avait un visage au teint naturellement hâlé, ridé comme une carte routière, de brillants yeux bleus, une simple longue tresse de cheveux pur argent et une confiance tranquille qui donnait au fait de vieillir une séduction indéniable. Nous avons parlé des nœuds de la vie – des situations qui restent bloquées au lieu d’avancer. Dans mon cas, il s’agissait de trouver une maison et de travailler sur mon roman. Je n’aurais jamais établi de lien entre les deux mais elle le fit.

“Vous avez besoin d’un espace pour travailler”, dit-elle. “Vous écrirez le livre quand vous aurez trouvé la maison. Mais pourquoi cela prend-il autant de temps ? On dirait qu’il y a quelque chose qui cloche avec vos racines. Vous avez besoin de planter un arbre, et vite.”

Je suis par nature une personne pragmatique. Je crois beaucoup à la responsabilité personnelle, qui s’appuie sur la conjugaison de recherches, de persévérance et de sueur pour parvenir là où je veux aller. Ne devrais-je pas être capable d’écrire n’importe où, n’importe quand ? Virginia Woolf à part, le manque d’“une chambre à moi” n’était-il pas encore une autre excuse ? La maison ne viendrait-elle pas à force de patiemment regarder les annonces et de visiter quantités de bicoques ? Mon père aimait à dire, “Si tu travailles assez dur, tu pourras faire tout ce que tu veux.” Mais il jouait aussi au loto et nous emmenait en voiture une fois par semaine à l’église où nous célébrions le fruit d’une naissance virginale qui changeait le pain et le vin en chair et en sang, et priions pour l’intervention divine dans les nœuds que nous n’arrivions pas à dénouer nous-mêmes. Comment pourrais-je ne pas, moi aussi, être portée sur la magie et les métaphores, l’inconscient et l’invisible ?

C’est ainsi que, bien que sceptique envers la prescription insolite de cette femme, je me suis retrouvée en train de chercher quelle espèce d’arbre je pourrais bien planter. Mais où, d’ailleurs ? Je vis au 9e étage, dans un petit appartement avec un semblant de balcon. Mon “jardin” consiste en quelques plantes vertes et deux jardinières mal tenues que je confie au hasard : tentatives avortées d’y faire pousser des herbes, un pissenlit, quelques tiges éparses venues, je subodore, de ma voisine du 11e étage, qui balance ses boutures par-dessus la balustrade.

La solution à mon nœud devenait elle-même un autre nœud. Je mis de côté la question de l’arbre pour un petit moment et me mis à penser aux racines.

 

Racines physiques

En tant qu’humains, nous sommes bien sûr tout sauf enracinés (quoiqu’il me soit arrivé de tomber sur le cas malheureux d’un “homme-arbre”, un Bangladais à qui avaient germé aux mains et aux pieds des champignons semblables à des racines). Nous sommes faits pour bouger, équipés de tout le nécessaire pour ramper, marcher, courir, rouler, grimper, bondir et tourner. Certes, la gravité et l’absence d’ailes nous gardent reliés à la terre, mais non pas immobiles. Cela dit, il y a au-dedans de nous des racines : nos cheveux ont des racines (la seule partie en fait à être vivante – ce qu’on voit et peigne n’est que de la matière morte) ; nos dents ont des racines (ce que vous savez parfaitement si on vous en a déjà arraché une) ; nous avons 31 paires de nerfs qui bifurquent de la colonne vertébrale à partir de racines nerveuses, échangeant des signaux sensoriels et moteurs avec notre système nerveux périphérique.

Les approches orientales du corps tels le yoga et l’ayurveda travaillent avec des centres subtils d’énergie appelés chakras. Le premier, Muladhara, est aussi appelé le chakra-racine, situé à la base de la colonne vertébrale ou bien dans la région de l’aine et a à voir avec la sécurité, l’ancrage et la survie. D’autres disciplines adoptent une approche élémentaire, identifiant les pieds, les jambes, le bassin et les organes sexuels comme notre élément Terre – la partie de nous la plus proche du sol, de nos fondations, de notre base. Qu’on accepte ou non ces concepts, des expressions telles “avoir les deux pieds sur terre”, “lâcher pied” ou au contraire “reprendre pied”, “se mettre en jambes”, etc. confirment la relation qu’il y a entre le bas du corps et la notion de stabilité et de sécurité.

 

Où il est question d’opportunité

Mais en général, quand nous parlons de racines, nous signifions quelque chose qui est synonyme de “d’où je viens” ou “mon arbre généalogique”. C’est-à-dire les racines d’où nous sommes issus. Elles viennent avec le “package” – une famille spécifique dans un lieu spécifique. Or, tout le monde ne reste pas là où il a été planté. Mes ancêtres se sont arrachés à leurs racines polonaises pour se rendre en Amérique. J’ai moi-même traversé le même océan dans l’autre sens. Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire de mes racines ? “Il y a quelque chose qui cloche”, avait dit la dame aux cheveux d’argent. Vraiment ?

Selon un article sur les arbres merveilleusement instructif de Thomas O. Perry, la première racine à émerger d’une graine est appelée le radicule. Chez certaines espèces (le pin, le chêne, le noyer), cette racine pousse droit vers le bas et demeure l’artère majeure de l’organisme. Mais chez d’autres (l’épicéa, le saule, le peuplier), le radicule ne persiste pas et est remplacé par un système de racines fibreuses. Qui sait, peut-être que dans la vie, comme dans le processus de croissance d’un arbre, l’éclipse de la racine originelle est chose naturelle, tout dépend de si on est un saule ou un noyer.

Et il y a encore les racines que nous nous choisissons pour nous-mêmes. Je les envisage comme la maison : cet endroit où l’on peut se réfugier, lâcher prise, souffler, baisser la garde, fermer la porte au nez du monde sauvage du dehors et faire une pause, échapper à l’état de survie combat-fuite. Il peut s’agir d’une tente dans le désert, d’une sous-location pas chère sous les combles ou encore d’un endroit où l’on est depuis des années, garni de couches douillettes qu’on connaît par cœur comme les tiges de paille tissée dans un nid d’oiseaux. Ne serait-il pas possible qu’établir ces racines – se faire une maison à soi – ait plus à voir avec une adaptation intelligente qu’à une simple inertie ? Écoutons à nouveau Perry :

“À l’exception des toutes premières racines qui répondent positivement à la force de gravité, la plupart des racines ne poussent vers rien de spécial ni aucune direction particulière. La croissance des racines est essentiellement opportuniste tant dans son timing que son orientation. Elle a lieu à chaque moment et à chaque endroit où l’environnement fournit l’eau, l’oxygène, les minéraux, le support et la chaleur nécessaires à la croissance.”

En d’autres termes, si l’on est attentif, on cherchera à faire son chez-soi dans un endroit qui nous nourrit. Qu’on soit à quelques pas de son lieu de naissance ou sur un autre continent, on établira ses racines là où l’on sent qu’on peut grandir.

 

Ce qui nous ramène aux nœuds

Tout ceci est un bel aide-mémoire : quand il y a des nœuds dans votre vie, regardez vos racines, dans tous les sens du termes.

Sentez vos pieds et vos jambes et votre bassin et prêtez attention à la façon dont vous restez debout, marchez et vous connectez au sol. Étirez vos jambes, sentez votre poids. Rappelez-vous que le sol vous soutient.

Pensez aux racines avec lesquelles vous êtes venus : votre histoire. Si vous analysez les histoires des personnes venues avant vous et qui ont directement mené à vous, vous trouverez peut-être des schémas que vous pourriez éviter de reproduire ou au contraire des qualités susceptibles de vous aider dans les obstacles que vous êtes amenés à rencontrer.

Et regardez à présent ce que vous appelez “la maison”. Cela vous donne-t-il assez à faire pousser ? Y-a-t-il quelque chose qui manque, quelque chose que vous ayez besoin de régler ?

 

Les semaines après ma conversation avec la dame aux cheveux d’argent furent riches en soleil et en pluie. Des herbes folles se mirent à pousser dans les jardinières du balcon. L’une d’elles était particulièrement grande et sa tige, comme je l’examinai de plus près, particulièrement épaisse. Ça a fait tilt. Je pris une photo et l’envoyai à Francis le Paysagiste, qui revint avec de l’or : “On dirait bien un prunier”, dit-il. Parfait. L’arbre m’avait donc trouvée. Il grandit, ancré dans les airs, jusqu’à ce que je lui trouve un bon bout de terrain pour le planter pour de bon.

 

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et propose des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Elle anime des ateliers d’écriture et de respiration consciente, et vous pouvez désormais la retrouver sur sa chaîne YouTube dédiée à l’écriture pour le bien-être, The Write Thing to Do.

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