Pour l’obscur

By Posted in - La vie on novembre 4th, 2017 Elaine Konopka/The Attentive Body

On a reculé les montres, les nuits rallongent, et me voici l’avocate des ténèbres. À quoi bon résister. Elles sont toujours là – nécessaire contrepartie de la lumière – tissées dans le tissu de notre existence. La mort, la perte, nos instincts élémentaires, notre faiblesse, les jalousies, la colère, le ressentiment. Les choses dont on n’est pas fier. Les choses dont on a peur. Les choses qu’on a probablement appris à redouter ou réprimer.

En ce cas, le passage à l’acte devrait-il être permis sans filtre ou restriction ? Certainement pas. Mais ignorer l’existence de toutes ces choses est un péril car ce sont les plus grands professeurs que nous aurons jamais.

 

N’étouffez-vous pas votre instinct ?

Une amie proche a récemment été confrontée à un dilemme lors d’un projet dans lequel elle s’était impliquée : organiser un concert de musiciens et chanteurs de sa région. D’abord enthousiaste, elle avait vu les choses partir en vrille loin de ses intentions de départ et senti que le projet se dirigeait droit vers des galères – ou, disons, vers plus de stress qu’elle n’en avait escompté. Ses partenaires rejetèrent ses objections. Elle n’avait guère envie de continuer mais avait du mal à le dire aux autres. Pour finir, quand nous en avons parlé, il s’avéra qu’elle avait le sentiment que le problème, c’était elle.

“Je suis si fatiguée d’entendre dire que je suis trop lente, trop méthodique, trop négative, à toujours vouloir mettre les points sur les “i””, me dit-elle. Réfléchissant sur elle-même et attentive aux autres, désireuse de se défaire des habitudes qui la limitaient, elle en était arrivée à étouffer son instinct pour suivre les gens autour d’elle, qu’elle considérait comme brillants et audacieux, efficaces et sûrs d’eux, comme de grands penseurs dirigeant leur regard vers les étoiles. Elle se voyait elle-même aux antipodes de tout cela : la négative, la rabat-joie, “le corbeau, l’oiseau de mauvais augure dont personne ne voulait autour de soi quand ils faisaient des trucs fantastiques”.

C’était une conversation non dénuée de sérendipité parce qu’alors, je traversais de même une période difficile. Mon métier est axé sur le client. Il s’agit d’apprendre aux autres à être bien. Du coup, je me retrouve dans beaucoup de salons de la santé, et mon Facebook est bourré de groupes de médecine alternative, d’ateliers et de praticiens. Depuis longtemps maintenant, comme mon amie et ses projets de concert, j’ignore mes instincts, me sentant à chaque pas comme un corbeau au beau milieu d’oiseaux multicolores.

 

Quitter la zone de confort

Pour avoir des clients, je dois faire savoir aux gens que j’existe. Donc, il est nécessaire d’avoir quelque publicité. Il y a environ un an et demi, j’ai retroussé mes manches et me suis fixée comme objectif de maîtriser les bons outils pour me mettre en contact avec mon public. C’est là que j’ai découvert le monde parallèle de la vente de bien-être et que je me suis engagée sur cette pente savonneuse pour me vendre. J’ai cherché des mots-clés et des Adwords, écouté des conseils à propos d’entonnoirs de vente, écrit des descriptions d’ateliers plus dynamiques les uns que les autres, et choisi pour les illustrer des photos plus brillantes et plus joyeuses. C’était comme la quadrature du cercle. Quand je me comparais (fatale erreur ! Ô lectrice , ô lecteur, ne commettez jamais cette erreur, s’il vous plaît !) à mes collègues en “bien-être”, je me sentais désabusée et très précisément le contraire de brillante. Pourtant, j’ai persévéré. Je pensais que je quittais ma zone de confort.

Généralement, quand on quitte sa zone de confort, ce qu’on ressent, c’est – surprise ! – l’inconfort. Et cela ne vous tuera pas. Mais parfois, l’état dans lequel vous vous retrouvez, c’est pas bien. Et devinez quoi ? Vous n’êtes pas obligé de rester coincé là-dedans.

Comment savoir quand on devrait continuer et quand on devrait dire, “C’est juste que ce n’est pas pour moi” ? Eh bien, c’est là que votre attention corporelle entre vraiment en jeu. Prendre le risque que vos tâches puissent faire peur au départ pour finir par être exaltantes ou satisfaisantes ou amusantes. Vous pouvez ressentir quelque appréhension mais vous laissez faire, ce ne sera pas forcément une expérience désagréable. Si, malgré tout, vous vous poussez à faire quelque chose qui ne vous convient pas, votre esprit peut vous convaincre qu’il y a de très bonnes raisons pour le faire tout de même ; seulement, votre corps n’en aura que faire. Il se sentira un peu malade ; il s’effondrera, refusera de dormir ; il réagira en éruptions de boutons ou en maladies erratiques, il serrera les dents et contractera les muscles. Il fera tout ce qui est nécessaire pour faire passer le message : Stop. La question est : L’entendez-vous ?

J’ai passé beaucoup de temps à me sentir comme un oiseau noir au milieu de perruches muticolores, comme s’il me manquait l’enthousiasme nécessaire pour me vendre et connaître le succès dans ce domaine. Je me suis battue contre le corbeau jusqu’à ce que je cesse de lutter et, si banal que cela puisse paraître, j’ai accepté. J’ai laissé naviguer au loin le bateau empli d’oiseaux de paradis, plein de points d’exclamation et d’enthousiasme, et me suis assise avec mon vrai bagage, solide, d’années et d’expérience – ni plus, ni moins. Et quel soulagement ce fut.

 

Temps morts, côtés sombres

L’autre jour, un client m’a dit après une séance, “Regarde-toi un peu ! Tu prends toutes ces angoisses des gens et pourtant, tu as tellement d’énergie, tu es trop cool.” Que dire… Quand je touche un corps et qu’il me répond, ça me rend heureuse. Quand un client quitte la table en disant, “Ma migraine est partie” ou “J’ai pris une décision” ou “Je me sens fort !”, j’éprouve la satisfaction du travail bien fait et ça me donne de l’énergie. Mais je ne nierai jamais avoir des douleurs et des peurs, des difficultés et des dilemmes, des temps morts et des côtés sombres. Si je ne les avais pas, ni ne travaillais dessus, comment pourrais-je même envisager de travailler avec quelqu’un d’autre ?

Le workshop du mois est à propos du deuil. L’image reflète effectivement une personne qui est triste. Or, décrire cela m’a plu infiniment. Il se peut que certains soient rebutés par le côté obscur. Mais il dit bien ce que je veux dire. Le cercle est bien rond, et le carré carré.

Et quand je coupe-collerai ce texte sur mon site WordPress, l’outil Yoast Search Engine Optimization me dira immanquablement que c’est trop long (“Essayez d’insérer des sous-titres additionnels !”) et trop difficile à lire (“Essayez de faire des phrases plus courtes pour améliorer la lisibilité !”). D’un coup de plume bien noire, je répliquerai :

Croa ! Croa ! Croa !

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et offre des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Sa dernière série de workshops combine respiration consciente et écriture expressive pour explorer les sujets ”juicy” de la vie. Rejoignez-la le 19 novembre pour les Labs du dimanche : Le Deuil.

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