Petites choses, grands effets

By Posted in - La vie & Life on mai 29th, 2018 The Attentive Body blog by Elaine Konopka

Dans la vie, nous avons tendance à admirer ce qui est plus long, plus large : l’édifice le plus haut, le pont le plus long, la montagne la plus élevée, le voyage le plus lointain, la relation la plus ancienne. Je veux aujourd’hui rendre hommage au petit et au bref.

L’os le plus petit du corps humain est l’étrier. Il fait partie d’une chaîne de trois os ténus qui transmettent l’énergie sonore de l’oreille externe à l’oreille interne. Le malleus en forme de marteau frappe l’incus en forme d’enclume et ces vibrations font leur chemin à travers l’étrier qui est comme un diapason. L’étrier est plus petit qu’une tête d’épingle à nourrice et pourtant, sans lui, nous ne serions pas capables d’entendre.

les os de l'oreille

De gauche à droite : l’incus, le malleus et l’étrier.

 

Au cas où vous vous poseriez la question, notre os le plus gros est le fémur. Comparer le fémur à l’étrier revient à regarder un éléphant à côté d’une puce.

Certains s’insurgent contre le fait d’être un rouage du système. Je le comprends, je le comprends vraiment – désir de se démarquer, d’être autonome, de se sentir substantiel. Mais quand j’envisage ces choses comme l’étrier – un vaisseau délicat et infinitésimal dans le vaste paysage du corps humain – mon respect pour le microcosme grandit. L’étrier est minuscule mais important. Sans lui, les choses ne seraient pas entendues.

Ces petites choses qui produisent de grands effets existent aussi en-dehors du corps. N’y a-t-il pas eu de relations ou d’événements, fugaces ou aléatoires, qui vous ont pourtant puissamment touché(e) ? Qui étaient donc ces visiteurs apparus rien qu’un instant dans votre vie mais qui y ont laissé leur marque ?

Ma plus récente rencontre de ce type, qui m’a d’ailleurs amenée en premier lieu vers ce sujet, fut Jana, qui tenait le café sans gluten non loin de mon cabinet. Pâtisseries démentes, café mortel, mais j’y allais aussi pour l’atmosphère de quartier et la présence vive et énergique de Jana. Elle est devenue une véritable amie. Je courais là-bas quand j’avais une pause suffisamment longue entre mes clients. C’était devenu une pause régulière et hors du temps dans ma journée, une habitude joyeuse. Elle me faisait une tasse de café avec sa machine à café, une vraie, brillante et argentée, sur le comptoir, et la portait accompagnée d’un muffin sans gluten, comme si elle portait un trésor, jusqu’à la place où j’étais assise, en général à la table la plus proche de la cuisine. S’il n’y avait pas trop de monde, elle apportait un café pour elle-même dans un verre cannelé et prenait une chaise.

S’il faisait beau, nous nous asseyions sur de simples tabourets en bois juste devant le café, adossées à la vitre, le visage offert au soleil de l’après-midi. Nous nous parlions, côte à côte, Jana inclinant parfois son visage vers la fenêtre pour garder un œil sur les clients, moi regardant les vitrines de l’autre côté du passage : le magasin de métallurgie ; Elijah, le “reggae and smoke shop” (“boutique reggae, articles pour fumeurs et accessoires”) ; Tonton Luigi et d’autres bars attendant dans l’ombre et à l’arrêt jusqu’au soir. Grosso modo la moitié des passants connaissaient Jana et s’arrêtaient pour dire bonjour. Nos conversations étaient étonnamment intimes, étant donné la nature sporadique de nos rencontres. Nous riions beaucoup aussi. À chaque fois que je pointais le bout de mon nez pour un café et un muffin, nous reprenions le fil de notre conversation et de notre vie, faisions le point, dévidions nos histoires, nous encouragions l’une l’autre, compatissions, étions à l’écoute.

Il ne s’agissait pas du fémur qu’on peut trouver dans le monde de l’amitié, du genre relations de poids, pleines d’années d’expérience partagée. J’ai une sacrée chance de compter quelques fémurs parmi mes amis, sans lesquels je serais sans nul doute moins d’aplomb sur mes jambes. Mais cette relation était du type étrier : remarquable dans sa délicatesse et sa signification.

Jana a fermé son café il y a quelques semaines. J’espère que nous resterons amies. Mais je sais qu’elle s’en va et que son départ laissera un vide comme l’espace laissé par un étrier disparu. Certaines choses resteront inentendues. Notre relation m’a formidablement émue, car elle m’a donné la preuve que la capacité de se faire des amis est pérenne, si nous suivons notre instinct avec les yeux grand ouverts ainsi que le cœur (et parfois l’estomac). Quelque brève fût-elle, elle a sa place au sein des expériences qui m’ont donné une impression durable : deux femmes parlant à la terrasse d’un café dans une ruelle, deux petits rouages dans le vaste terrain de cette terre, sirotant un café dans le soleil de l’après-midi.

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et offre des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Vous pouvez également la rejoindre pour Écrire & Respirer, des rencontres régulières qui combinent l’écriture pour le bien-être et la respiration consciente. 

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