Partenaire de vie

By Posted in - La vie & Life on mai 5th, 2019 The Attentive Body blog

L’école de danse du New Jersey de mon enfance était dirigée par un couple un rien excentrique du showbiz : Van, a.k.a. Miss Kelly, et son mari Ted. Miss Kelly était une petite femme aux cheveux platine et aux lèvres peintes couleur rubis qui avait un penchant pour le thé au lait de l’épicerie de l’autre côté de Broadway. Après nous avoir montré un enchaînement, elle se perchait sur un haut tabouret vert dans un coin près du tourne-disque avec son chien mi-cocker mi-caniche tout replié à ses pieds, et tous deux nous regardaient exécuter nos pas de bourrée sur le parquet. Quand j’eus l’âge, je pus rejoindre les filles plus âgées dans le niveau avancé de classe de pointes le samedi, qui incluait des leçons de pas de deux, ou travail avec partenaire, sous la direction de Ted.

Brave Ted. Grand et … gros comme une ablette, doté d’une barbichette poivre et sel et d’un foulard imprimé en cachemire, il nous prenait tour à tour – la bancale, la lourdaude, la zélée, la raide – faisant le maximum pour nous maintenir dans nos arabesques, pour nous porter haut dans nos sauts de chat. C’était comme regarder quelqu’un en train d’essayer de déplacer des meubles volumineux qui auraient été huilés au préalable. Comme nous l’avons fait transpirer ! Car bien qu’il nous ait montré, durant nos multiples pirouettes, comment nous devions tenir les bras, poignets croisés comme des lys, et baisser la jambe en-dehors, cela n’empêchait pas qu’il se reçoive un genou ou un coude de notre part, presque à chaque classe. Ça a dû être dur de gagner sa vie de cette façon…

Cette expérience me laissa avec la nette impression qu’il était préférable de travailler seul.

 

Résister ou céder… ou évoluer

Pourtant, cette préférence a changé au fil du temps – en grande partie parce que, bien qu’on soit seul de multiples façons, il est clair que nous n’existons pas dans le vide. J’ai des idées très précises sur ce à quoi je veux que ma vie ressemble. Mais si cela implique quelque chose en-dehors de moi – et comment cela pourrait-il en être autrement ? – alors, ce que je veux est soumis au chaos de l’existence.

Il y a peu, je parlais avec un ami qui était sous le coup de nouvelles inattendues. “Je n’avais pas demandé ça”, disait-il, déboussolé et sur les nerfs. “Je n’ai pas choisi ça. C’est comme si la vie me jouait un de ses sales tours.” Il avait l’impression d’avoir deux options : résister ou céder. Aucune ne semblait la bonne. L’une semblait lourde et dure ; l’autre passive et défaitiste.

Et s’il y avait une autre façon d’approcher ce chaos ?

Alvin Lucier est un compositeur de musique expérimentale de 87 ans. Maître du genre, il est surtout connu pour sa composition I Am Sitting in a Room de 1969. Lucier s’enregistre lui-même récitant un texte, le rejoue et le ré-enregistre encore et encore. Comme chaque pièce où le morceau est interprété (et enregistré) est différente, certaines fréquences sont accentuées tandis que d’autres tendent à disparaître, et l’enregistrement initial se déforme et fluctue jusqu’à devenir une unique collection de tons purs émanant de la pièce elle-même.

Dans l’une de ses œuvres les plus récentes, Lucier a connecté les battement de son cœur à un capteur spécial, en a acheminé les sons grâce à un instrument à cordes en soie chinois très ancien (le Qin) et les a transmis vers la lune. Quelques secondes plus tard, chaque battement de cœur a rebondi vers la Terre. Or, du fait de tous les mouvements entre la Terre et la lune, les sons de retour revenaient constamment changeants, de façon imprévisible.

“Le son devait changer”, dit Lucier dans une interview récente, “Et je voulais qu’il en soit ainsi. Si j’avais commencé à faire l’andouille avec les sons avant même qu’ils ne parviennent là-haut, cela n’aurait eu aucun sens.”

 

Danser avec l’inconnu

Parfois, je le sais, j’aime trop les métaphores, mais là, je ne puis m’empêcher d’étendre l’approche de Lucier à la vie elle-même : essayer de faire coller la vie à un plan – pour imposer notre vision à tout prix – fait-il vraiment sens ?

Nous nous armons jusqu’aux dents contre l’inconnu : nous en avons peur, peur des effets qu’il pourrait avoir sur ce qu’on a et sur ce qu’on veut. Alors nous résistons, ou insistons, ou ignorons, ou hésitons. C’est également physique. Vérifiez-le la prochaine fois que vous vous retrouverez confronté(e) à quelque chose que vous ne pouvez connaître ou dominer : Retenez-vous votre respiration ? Crispez-vous les mâchoires ? Courbez-vous les épaules ? Traînez-vous les pieds ? À moins que vous ne disparaissiez dans vos pensées, ou une substance ou une activité, plutôt que de faire face à la peur de ce que vous ne pouvez contrôler. Ces réactions sont compréhensibles. Elles proviennent de notre instinct de survie. Mais si notre survie n’est pas réellement en jeu, elles ne sont qu’une immense perte d’énergie et peuvent nous entraîner dans des endroits vraiment sombres – bien plus sombres que l’inconnu lui-même.

Et si vous dansiez avec l’inconnu – ou vous offriez le luxe d’une lutte fugueuse avec lui ? – plutôt que de vous battre avec un bouclier et une épée, ou de vous évanouir sans défense devant lui ? Attention, je ne parle pas de remerciement du “don” de votre trauma ou de la “merveilleuse opportunité” que vous aurait permise votre maladie. Pas un instant. Je parle de faire face à ce qui vient (même les trucs pourris ou flippants que vous n’avez bien sûr pas choisis et ne pouvez contrôler) sans considérer la vie comme une ennemie. Imaginez qu’Alvin Lucier ait montré son poing à la face de la lune pour avoir distordu les battements de son cœur. Au lieu de cela, il travaille avec l’inconnu. Qu’on en aime ou haïsse le résultat, le processus est la parfaite illustration d’un partenariat actif avec notre monde. Il existe tant de beauté dans l’interaction spontanée de notre volonté et du monde extérieur. Pas tout à fait comme notre brave Ted et ses ballerines adolescentes – même s’il y avait de la beauté dans ce partenariat.

Nous avons tendance à penser que notre vie, spécialement quand nous sommes en situation de créer, ne vient que de nous. Si vous lisez ceci, j’imagine que vous avez certainement déclenché toutes sortes de choses dans ce monde. Quelles graines avez-vous plantées, quelle histoire a-t-elle débuté grâce à vous ? Restez tranquille un moment. Faites un pas en arrière. De quelle façon quelque chose que vous avez initié a-t-il pris forme de soi-même ? Comment la vie est-elle devenue votre partenaire?

 

Photo : la Théorie du chaos — l’attracteur de Lorenz

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et propose des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Elle anime des ateliers d’écriture et de respiration consciente, et vous pouvez désormais la retrouver sur sa chaîne YouTube dédiée à l’écriture pour le bien-être, The Write Thing to Do.

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