Ode à l’araignée

By Posted in - La vie & Life on avril 1st, 2018 spider

Échangeriez-vous ce corps humain qui est le vôtre pour un autre ? Je ne le ferais pas, malgré ses défauts et ses limites. Mais j’y ai pensé. J’ai envié à l’éléphant sa massive dignité, au chat sa colonne vertébrale souple, à l’hippocampe sa grâce profonde et muette. Je me suis moi-même imaginée telle le jeune Arthur, apprenti de Merlin, revêtant les ailes d’un aigle qui monte en flèche, ou l’impeccable tailleur noir d’une fourmi, industrieuse en diable, communiquant avec mes compagnes de travail.

Mais jusqu’à aujourd’hui, je n’avais eu qu’un respect forcé pour les araignées. Certes, elles régulent la population des insectes. Mais mon Dieu, les crochets. Les pattes velues. Huit yeux et toujours myope. Des solitaires. Qui voudrait prendre la place de… ça ?

Or, tout récemment, j’ai appris plusieurs choses qui jettent sur les arachnides un éclairage nouveau.

Une toile d’araignée est un remarquable exploit en matière d’ingénierie : complexe, résiliente, efficace à la fois comme système d’alarme et cloche de déjeuner. Ce que j’ignorais, c’est que la plupart des araignées reconstruisent leur toile chaque jour (ou nuit). L’orbe s’est déchirée, des saletés se sont coincées. L’araignée démolit tout ; comme les mandalas de sable des moines tibétains, le fruit élaboré d’une attention laborieuse retourne aux éléments. Et l’araignée ne se contente pas de démanteler sa toile ; elle la mange, pour recycler la soie.

J’aime la façon dont l’araignée digère son expérience.

Et chaque jour (ou nuit), elle recommence à zéro. Pour commencer une toile, l’araignée file un seul fil de soie, une tulle plus résistante que l’acier. Elle soulève sa filière et jette le fil dans l’air. Un courant – même le plus faible, même la chaleur émanant d’un bout de terrain chauffant au soleil – portera ce fil à un point d’ancrage, formant un pont suspendu que l’araignée traversera pour tisser le reste de sa toile. De toute évidence, il ne faut guère longtemps avant que ce premier fil n’atteigne son but – l’araignée moyenne file une toile entière en une heure environ. Elle est capable de travailler avec l’incalculable, elle compte sur l’imprévisible. Si ce n’était pas une araignéee, je dirais qu’elle a la foi. Appelons cela un rapport sain avec l’inconnu.

J’aime la relation de l’araignée avec ce qu’elle ne peut contrôler.

Je veux ce sens de ma place dans l’univers : sentir qu’il existe quelque chose de plus grand que moi, et laisser mon travail se faire porter. Me laisser moi-même porter – car certaines araignées filent un fil, décollent leurs huit pattes du sol et se laissent emporter par le courant. Ballooning, ça s’appelle. Sans ailes, elles ont trouvé un moyen de voler, en se servant de ce qu’elles ont, et du vent.

Je veux filer ma meilleure soie au vent, faire de l’inconnu mon partenaire de création.

Je veux dire que notre instinct est plus puissant qu’on ne l’imagine.

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et offre des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Vous pouvez également la rejoindre pour Écrire & Respirer, des rencontres régulières qui combinent l’écriture pour le bien-être et la respiration consciente. 

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(1) awesome folk have had something to say...

  • Catherine Lefebvre - Répondre

    avril 2, 2018 at 19:59

    PouPette, ma petite araignée, a été là tout l’hiver : personne ne donnait cher de sa peau
    ( ouais elle va crever et tout ça eh). Elle disparaissait parfois, plusieurs jours, et revenant toujours, dans un autre coin de l’appartement.
    J’entretenais avec elle des discussions philosophiques, et une fois j’ai pensé qu’elle était partie pour rencontrer un gars. Qu’elle revenait enceinte…Je me disais bon sang comment on va faire pour les gamins, faut leur fabriquer une petite école , mais les profs? ou les trouver?? Il faut absolument que les petits aient leur bac de toile d’araignée et tout ça, putain. Et les couches, OU les trouver??
    Finalement elle a disparu, je pense qu’elle est chez une copine de sa taille, qui saura quoi faire pour l’aider.
    Mais je me suis quand même, à un moment donné, renseigner sur la vague de la toile internet, pour une formule magique qui me ferait rétrécir. Sauf que ça me faisait trop peur qu’on soit à la même taille, elle et moi.
    Finalement, c’est bien comme ça..
    Longue vie POUPETTE!

    Catherine.

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