Monopoly et “Tea for Two” : Holding space

By Posted in - La vie on octobre 3rd, 2017 The Attentive Body blog by Elaine Konopka

Je m’assieds à mon bureau pour écrire sur “holding space” – l’acte d’être présent pour les autres, sans porter de jugement – et voilà que, surprise, qui va là ? Nul autre que mon père. Il est attablé dans la cuisine de mon enfance, assis sur une chaise à dossier droit face à l’évier, là où il restait seul le soir, lisant des romans d’espionnage ou œuvrant à une stratégie gagnante au loto digne d’Alan Turing. À cette minute, j’essaie un peu d’esquiver mais il ne veut simplement pas partir.

Pour être honnête, je suis surprise qu’il soit là. Mon père n’était pas quelqu’un de très porté sur la psychologie ; je suis quasiment certaine qu’il n’a jamais ouvert un livre sur la fonction parentale ni parlé à ses copains de la façon d’avoir une relation constructive avec ses enfants. C’était un homme religieux, joueur d’accordéon, gros buveur et dur à la tâche. Il avait quatre filles et une femme et semblait toujours un peu abasourdi de toute cette féminitude sous un seul toit, même s’il nous appelait mes sœurs et moi ses “quatre joyaux”, et le pensait sincèrement – au moins dans les premières années, avant que quelques-unes d’entre nous ne le déçoivent. Quand vint cette époque, la désillusion lui durcit le cœur.

Mais dans les premiers temps, il était attentif. Quand j’avais 12, 13 et 14 ans, il m’arrivait de tomber dans les miasmes dépressifs de la pré-adolescence – un vague à l’âme, une humeur à la traîne provoquée par … quoi ? Mon gros nez, peut-être. Un ennui incessant. La tristesse non-dite d’une maison où mon frère unique était mort. J’errais de pièce en pièce comme un fantôme, oubliant la présence de mon père jusqu’à ce que je l’entende dire :

“Hey puce, qu’est-ce qui s’passe ?”

Je haussais les épaules.

“Tu veux jouer à un jeu ?”

J’adorais les jeux de société, même s’il ne me laissait jamais gagner. Alors arrivaient le Monopoly ou le Risk où nous restions absorbés jusqu’au bout.

Un jour pourtant, je me sentais si mal que même les jeux, je les ai refusés. Il n’a pas sourcillé. “Tu veux une tasse de thé ?” Et il a mis la bouilloire sur le feu en chantonnant quelques notes de “Tea for Two” de sa voix grave. Il n’avait pas peur de vous regarder quand il chantait. Je me suis assise à la table de la cuisine recouverte d’une toile cirée aux motifs d’ananas et ai bu mon Lipton au lait avec lui, en le regardant balayer des miettes du dos de sa grande main pour en faire des petits tas. Nous n’avons pas parlé de mon “problème” – aucun de nous deux n’aurait pu mettre un mot dessus, donc, que dire ? Mais il l’avait perçu et ne m’avait pas demandé d’être autrement. Ses actes avaient parlé pour lui. “Bon”, avaient-ils dit, “y’a un truc qui cloche. D’accord”.

 

Être témoin

“Holding space” est un terme magnifique pour désigner un acte incroyablement important : donner toute son attention à quelqu’un sans rien exiger de lui en échange ni projeter quoi que ce soit sur lui. On ne tente pas de changer l’état dans lequel il est, ni de trouver un remède. L’écoute est en jeu, mais non pas une écoute en quête d’information ou de recherche de solution. C’est écouter pour être témoin de ce qui est en train d’arriver à la personne en face de soi. C’est écouter, qu’il y ait des mots ou non. C’est écouter avec tout son corps, comme si on était une grande antenne ou une grande respiration.

Si vous avez déjà eu quelqu’un pour vous “maintenir l’espace” – quelqu’un qui était là, juste là, mais totalement là, quand vous étiez désemparé, triste, angoissé, en peine, choqué, furieux – alors vous savez de quoi il est question. Pensez un peu plus à ces choses de votre vie : Qu’a fait cette personne (ou que n’a-t-elle pas fait) pour que sa présence soit juste bien ? Remarquez combien “holding space” diffère d’autres attitudes tout à fait bien intentionnées et parfois parfaitement appropriées : donner des conseils, proposer des solutions, analyser, consoler, réconforter, raisonner, distraire. Aucun de ces gestes n’est mauvais ; seulement, parfois, ils ne correspondent pas à ce dont une personne a besoin. Si vous avez tendance à toujours vouloir aider de façon active quelqu’un que vous voyez en souffrance, la capacité de prendre un peu de recul et d’offrir sa présence peut être une très belle qualité à développer.

Selon mon expérience, deux choses au moins sont nécessaires pour “holding space” à quelqu’un :

 La capacité de se ramener à un état de silence.

Afin de réellement voir, entendre une autre personne et être avec elle, on a besoin de pouvoir calmer son propre esprit et son propre bruit. Ce qui ne veut pas nécessairement dire qu’il ne faille pas parler ; je veux dire qu’il faut être capable de baisser le volume du maelström qui bruit dans notre tête et s’oublier un peu. Alors, on peut écouter l’autre sans le juger, être témoin sans projeter.

La capacité de résister au faire.

Ça peut paraître très étrange, comme si on restait passif. Or, que se passe-t-il si on ne se précipite pas pour combler le vide ou trouver un remède ? Peut-on accepter de ne pas être dans le contrôle ? Peut-on ne pas faire d’hypothèses, chercher de solutions, donner d’opinions ou proposer de conseils sauf si on nous le demande ? Si vous ne savez pas ce que veut la personne, demandez-le-lui. L’une des choses qu’on m’ait dite et qui m’a le plus aidée quand ma mère est morte fut une simple question : “De quoi as-tu besoin ?”

 

Cela dit…

Vous le savez, les amis, il n’y a pas de règles pour ce genre de chose. Prêtez attention à la façon dont vous vous comportez avec les gens en difficulté et essayez de moduler les élans dont vous n’êtes pas content, ceux qui poussent les gens à partir ou à se replier sur eux-mêmes. Mais en général, ayez confiance en votre instinct. Allez vers les autres avec un cœur bon et ouvert. Soyez entièrement vous-même. “Holding space” ne veut pas dire que vous deveniez un robot, une simple présence neutre et inoffensive, une toile vierge sur laquelle les autres balancent leurs jets de peinture angoissés. Vous êtes le témoin de quelque chose de plus grand que vous. Détendez-vous et soyez ce que vous êtes. Ne ramenez pas ça seulement à vous. Faites du mieux que vous pouvez.

Voilà pourquoi, je crois, Papa a fait une apparition surprise dans ce blog. S’il avait été un père différent, quand j’allais mal, il aurait pu me prendre la main, ou me faire un câlin, ou me demander : “De quoi as-tu besoin ?” Mais il était qui il était et il a fait ce qu’il a pu. J’ai eu mon Monopoly, une tasse de thé et une chanson. Et je considère qu’il m’a bien “maintenu l’espace”.

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et offre des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Sa dernière série de workshops combine respiration consciente et écriture expressive pour explorer les sujets ”juicy” de la vie. Rejoignez-la le 15 octobre pour les Labs du dimanche : Holding space.

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