Mon sommeil secret

By Publié dans - La vie on janvier 12th, 2019 The Attentive Body blog by Elaine Konopka

Le meilleur endroit où ne pas dormir fut pour moi un temple zen dans le centre de la France. Ne pas dormir n’était pas une occurrence si fréquente vu que le programme était fort chargé et conçu pour nous garder l’esprit concentré et le corps actif. Et pourtant, les humains étant ce qu’ils sont, il se passait bien des choses au sein du temple zen : on consommait du café (entre autres substances), on faisait l’amour, on se battait, on faisait des cauchemars, on piquait des crises. Si bien que malgré les réveils matinaux, les heures de méditation, le travail physique pour la communauté et les trois repas complets pris à heure fixe, dormir la nuit n’était pas quelque chose d’acquis.

Quand je ne pouvais dormir dans le temple zen, je me levais tout doux tout doux pour ne pas déranger les autres femmes avec qui je partageais d’ordinaire une chambre. Souvent, le sol craquait, ou alors la porte ; je me mouvais comme un ninja dans l’ombre, utilisant au mieux mon état de pleine conscience. Une fois hors de la chambre, j’avais le choix entre rester seule au bord de la forêt noire d’encre, à l’écoute d’animaux invisibles, tout en regardant les étoiles au-dessus de moi ; ou bien faire aller mes pas du côté de quelqu’un d’autre qui n’avait pas trouvé le sommeil non plus. Ce pouvait être le cuisinier, devant un bureau exigu au cœur de la cuisine sombre, penché sur ses menus à la lumière de la lampe. Ou bien un anticonformiste qui avait accumulé trop d’énergie au mauvais moment, en train de fumer une cigarette au bord de l’étang, désireux de parler. Nous le paierions cher lors de la méditation du lendemain, nos têtes dodelinant sans fin d’avant en arrière… Durant ma vie au temple zen, j’appris que ces deux situations – les heures de non-sommeil et la méditation inconfortable – étaient des moments à vivre et à recevoir avec un esprit ouvert, sans résistance ni jugement.

Mais c’était une autre époque. Aujourd’hui (pas si souvent heureusement), mes périodes d’insomnie ont une forme bien différente. Là où j’habite, il y a peu d’étoiles et les seuls animaux invisibles qui fassent du bruit sont les voisins du dessus. Peut-être est-ce l’âge. En tout cas, nul sentiment qu’il existe quelque chose de vaste et de merveilleux où pouvoir buller comme une alternative au sommeil. Tout ce à quoi j’aspire c’est d’y revenir, bon sang, de retourner vers ces délicieuses ondes delta du sommeil.

 

Pleine conscience

Retrouver le sommeil quand il nous a été arraché ou a été brisé net est un art qui revient à traquer un animal sauvage. Cela requiert du talent ; mais s’applique-t-on ne serait-ce qu’un poil de trop et le truc nous échappe. Il existe nombre de conseils là-dessus. Pléthore de scientifiques et de thérapeutes vous guideront dans votre quête de la bête du sommeil, vous fournissant des règles, des statistiques et des suggestions utiles. S’il est dans vos habitudes d’avoir du mal à dormir, ce n’est pas une mauvaise idée de connaître ces aides de base. La difficulté dans toutes ces infos est que l’insomnie est une histoire de personnes. Ce qui provoque ou calme la mienne sera très différent de ce qui affecte la vôtre.

Sans doute plus importante que toute recherche sur le sujet est votre capacité à prendre conscience de vous-même : votre aptitude à sentir, décrire et apprendre de votre propre expérience. Ce qui veut dire prendre le temps de prêter attention à ce qui vous arrive mentalement et physiquement et de le digérer. Si cela vous est difficile, des séances avec un praticien somatique (comme moi) ou un autre thérapeute peuvent vous aider à ré-acquérir ce talent. C’est bon de l’avoir.

Écrire est aussi un moyen très efficace de développer le muscle de l’attention. Vous pouvez tenir le cahier de vos habitudes de sommeil et noter ce qui pourrait les influencer, ou écrire les sensatons, émotions et pensées que vous expérimentez durant ces périodes sans sommeil. À quel moment apparaît votre insomnie ? Qu’est-ce qui vous réveille ? Comment votre corps se sent-il ? Que se passe-t-il dans votre esprit ? Quel effet cette insomnie aura-t-elle sur la journée à suivre ?

Le temps que vous passez sans dormir est en général la petite partie émergée de l’iceberg. Quoi que vous fassiez durant votre vie éveillée, cela peut avoir un impact sur votre sommeil. Y prêter attention vous fera appliquer avec intelligence des solutions jouables et les adapter selon vos besoins : changer votre matelas, renoncer au café, faire plus de sport, s’éloigner des écrans. La prise de conscience vous aidera aussi à localiser les causes profondes de vos troubles du sommeil et à faire le nécessaire pour y remédier. N’y aurait-il pas quelque chose d’inachevé dans votre vie ? Qu’est-ce qui requiert à ce point votre attention ?

 

Berceuse des poumons

Bon, cela est assez rationnel. Sauf que bien sûr, l’expérience réelle de l’insomnie est tout sauf cela. Certes, c’est parfois intéressant, passionnant même, comme au temple zen ; d’autres fois, c’est juste assommant. Mais viennent les heures sombres emplies de peur, où le raisonnable cortex préfrontal est hors service et où le cerveau reptilien, plus vieux encore, émerge en rampant comme un varan, les yeux noirs en alerte à cause d’une méfiance nocturne ancestrale, percevant tout comme pire que ça ne l’est en réalité. Tel est le no-man’s-land des cœurs battants, des terribles regrets et des visions étroites et monotones de l’avenir.

La sagesse nous dit que si on reste allongé en état de veille dans ce no-man’s-land plus de 20 minutes, on doit vite se lever et faire quelque chose… d’inintéressant. (Un site conseille sérieusement de “lire quelque chose d’inintéressant”. Cette simple idée suffit à me réveiller complètement et pour de bon.) Non, ces derniers temps, je quitte rarement le lit une fois que j’y suis. J’essaie d’être le plus proche possible de la somnolence et soit j’accepte d’être éveillée et de flotter dans ces parages, soit j’essaie plusieurs autres choses – tout doux, tout doux – pour retrouver la bête du sommeil. Je peux mettre un masque sur mes yeux ou des boules Quiès dans les oreilles. Je peux envoyer mon attention vers une gêne, voire une douleur présentes, et y passer du temps. Je peux aussi faire quelque chose avec ma respiration : la respiration carrée ou bien 4, 7, 8 (demandez-moi et je vous expliquerai), ou tout simplement sentir mes poumons faire leurs petites pompes sans que je contrôle quoi que ce soit.

Quand la peur est présente, je donne libre cours à la perception du varan, m’émerveillant de son côté sombre, urgent, opiniâtre. Vivant la peur comme trempé sous une pluie froide. Voilà, je suppose, le vaste esprit de l’acceptation du temple zen. C’est bon de l’avoir. Une insomnie passionnante ? Une nuit effrayante ? Oui. Et alors ?

 

L’un des meilleurs sommeils que j’aie jamais eus eut lieu dans une chambre d’hôtel à Varsovie à la fin d’un long voyage en Pologne. Le voyage avait été une sacrée aventure. Après plusieurs semaines passées dans un petit dortoir de Cracovie, je m’étais retrouvée dans une chambre privée avec un matelas digne d’une princesse et d’un merveilleux oreiller en plumes d’oie directement sorti d’un conte de fée. Ma tête rencontra cet oreiller et je pris illico l’express pour La-la-land, y restai pour plus de 12 heures, toute habillée, sans aucune pensée pour le guide tapant à la porte ni pour le commis à la réception appelant au téléphone. J’étais partie, j’étais loin, si loin, chevauchant parfaitement et sans effort aucun la bête du sommeil.

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et propose des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Elle anime des ateliers d’écriture et de respiration consciente, et vous pouvez désormais la retrouver sur sa chaîne YouTube dédiée à l’écriture pour le bien-être, The Write Thing to Do.

 Motivante, provoquant la réflexion, informative : The Attentive Body monthly newsletter. C’est gratuit et votre vie privée sera respectée. Inscrivez-vous ici.

Please leave a Comment...