MEILLEURS VŒUX

By Publié dans - La vie on décembre 15th, 2019 The Attentive Body blog by Elaine Konopka

J’ai un souvenir d’école qui revient si souvent frapper mon subconscient qu’il a même tapé l’incruste dans mes rêves. Je suis dans mon uniforme d’écolière, assise à mon pupitre qui a sur son bord supérieur une rainure pour mon crayon et en bas une étagère pour les livres. Je suis au milieu d’un test. C’est un test de maths et je n’aime pas les maths. Je regarde, la tête vide, les chiffres sur ma feuille et commence à paniquer, en sueur dans ma chemise blanche. La professeure évolue lentement, passant d’une rangée à l’autre, puis s’arrête près de moi et de ma feuille blanche. Je ne peux lever les yeux pour la regarder. Elle se penche vers moi et dit doucement : “Fais de ton mieux”. Elle veut bien faire mais mes jeunes oreilles perçoivent la pitié qui glougloute sous la surface et vient froisser mon petit cœur perfectionniste. C’est l’acceptation de l’échec. Faire de mon mieux est mon prix de consolation. Ce n’est pas la vraie chose et ça ne suffira jamais.

J’ai un ami qui a une histoire similaire, avec une variante. À chaque fois qu’il revenait avec un devoir ou son carnet de notes, ses parents et professeurs lui demandaient : “ Est-ce là le mieux que tu puisses faire ?” Question parfaitement justifiée – sauf quand elle n’est que rhétorique. Mon ami l’a entendue si souvent qu’il a commencé à se dire qu’il n’était pas équipé pour “le mieux”. Ce n’était qu’une chimère. Alors, à quoi bon ?

La notion de “faire de son mieux” ne disparaît pas à l’âge adulte. Dans mon travail – enseigner aux gens comment prêter attention à leur corps et à leur environnement comme un moyen de résoudre les difficultés et de vivre une vie plus pleine – j’entends souvent cette question : “Comment savoir si je ne m’écoute pas trop ou si au contraire je ne m’en demande pas trop et en fais plus que je ne devrais ? Dois-je être plus exigeant envers moi-même, ou laisser un peu de mou ?”

La seule façon de répondre est de se livrer à une introspection pour pouvoir se dire en toute honnêteté si oui ou non vous faites de votre mieux. Le problème est que, comme bien des choses dans notre vie, notre perception du “mieux” est teintée de notre expérience passée – éducation, famille, religion, société.

 

Les meilleurs obstacles

Si votre idée du mieux que vous puissiez faire est irréalistement élevée, vous aurez beau vous donner des coups, vous faire dépérir (et peut-être faire dépérir les autres autour de vous, de surcroît), quoi que vous fassiez, ce ne sera jamais assez. Vous serez insatisfait(e) et frustré(e), vous sentant toujours comme un(e) raté(e), coupable, vous évertuant à rattraper le coup. À moins que vous n’ayez peur d’agir parce que ce que vous ferez ne sera pas parfait ; et quand bien même, votre esprit continuera à mouliner. Votre corps le ressentira et craquera sous la pression : insomnie, fatigue, douleurs chroniques et petites maladies à répétition. Comme un cheval qu’on a fouetté trop fort, vous serez sur les nerfs et aurez peur de vous arrêter.

En revanche, si votre idée du mieux que vous puissiez faire est fixée trop bas, vous vivrez chichement, sans briser les limites de vos possibilités réduites. Il y aura un manque en termes d’engagement, d’endurance, d’achèvement. Vous aurez tendance à blâmer les autres quand les choses ne marchent pas – ou pire, blâmer la vie-même, et commencer à croire qu’elle est contre vous. Vous vous saboterez vous-même. Vous ne vous sentirez pas capable de vous investir profondément dans des situations, quelles qu’elles soient, de retrousser vos manches et de vous salir, de transpirer, tomber et donner tout ce que vous avez. Votre corps le ressentira et deviendra pesant ou ankylosé. Il sera coupé de son intensité naturelle, isolé, comme un enfant qui reste sur le côté à la récré, à regarder les autres jouer.

 

Au fond de votre cœur

Puisque vous ne vivez pas dans le vide, faire de votre mieux est une élégante chimie qui englobe toute chose autour de vous – votre environnement, les autres personnes – dont vous ne pouvez contrôler la plupart. Vous devez faire avec et vous adapter. Ici, pas de recettes. Votre “mieux” variera au jour le jour, de situation en situation. Ce qui vous sera possible un jour peut ne pas l’être le jour suivant.

Et cependant, votre “mieux” n’a rien à voir avec une quelconque comparaison. Votre conscience de cela est une boussole intérieure, une tranquille vérité interne, sans aucune relation avec ce que les autres ont, disent ou font. Parfois, votre mieux est reconnu par les autres – vous bénéficiez d’une promotion, vous êtes le (la) premier (première) à franchir la ligne d’arrivée, votre livre est publié. Mais cette reconnaissance n’a rien à voir avec le fait que oui ou non vous ayez fait de votre mieux. Il n’y a que vous pour le savoir, au fond de votre cœur, il n’y a que vous pour savoir si vous faites tout ce que vous pouvez, sans vous punir ou retenir votre énergie.

Ainsi, comment savoir si vous faites de votre mieux ? Comment connaître le fond de votre cœur ? Je pense que cela implique l’observation de vos pensées, de vos actes, de vos sentiments et d’y réfléchir avec honnêteté. Pour bon nombre d’entre nous, il est facile de nous remémorer les fois où nous nous sommes retenus. C’est matière à regrets et ça fait mal. Il est aussi nécessaire d’en tenir compte, de prendre garde que cela ne se reproduise pas.

Mais qu’en est-il quand on a tout donné ? Je vous invite à prendre une minute pour réfléchir à un moment de votre vie où vous avez donné le meilleur de vous-même avec ce que vous aviez. Savourez ce souvenir et cette sensation – même si, finalement, la situation n’a pas évolué dans le sens que vous le souhaitiez. À cette remémoration, comment vous sentez-vous dans votre corps ? Remarquez-vous des sensations particulières ? Où donc ? S’agit-il plutôt d’une sensation générale, diffuse ? Comment pourriez-vous la décrire ? Voilà le vrai “nord” de votre boussole intérieure. Il est important de se souvenir comment on se sent quand on va dans cette direction. Plus cette sensation vous sera familière, plus vous serez à même de savoir si vous donnez trop de vous-même ou si vous vous retenez. Vous serez aussi capable de choisir de vous consacrer ou non à quelque chose. Si ça ne vaut pas la peine, pourquoi le faire ?

Le meilleur de vous-même n’est pas un prix de consolation. C’est un don, pour vous-même et pour le monde. Et c’est, selon les mots de mon confrère Caspar Walsh, une belle chose.

 

Une belle chose

Tu as fait une belle chose

Cette chose que tu as faite, les mains toutes prêtes

Le cœur ouvert, tendre

 

Ce que tu as fait de ce qu’on t’a donné

Le don que tu as retourné aux bois et à la rivière

Les feux que tu as allumés

 

Tu as fait une belle chose

De la vie que tu as eue

Du noir et de l’or

 

Des gens ont changé à cause de toi

Non par toi

Mais grâce à ce que tu as fait

À ce que tu as donné.

 

Le monde dans toute sa fureur et la pourriture de son cœur noir

Est un meilleur endroit parce que tu étais là

Et as fait ce que tu pouvais

Avec ce que tu avais

Tu as fait… une belle chose

 

Caspar Walsh

Juillet 2019

 


Poème publié avec l’accord de l’auteur. Vous pouvez en savoir plus sur le travail de Caspar Walsh ici.

Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et propose des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Elle anime des ateliers d’écriture et de respiration consciente, et vous pouvez désormais la retrouver sur sa chaîne YouTube dédiée à l’écriture pour le bien-être, The Write Thing to Do.

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