Lucide sans être terrifié : embrasser le chaos en des temps incertains

By Posted in - La vie & Life on décembre 1st, 2016 Chaos Coronal Mass Ejection on the sun

Voici un moment idéal pour parler chaos et ordre. Chaos parce que nous y sommes enfoncés jusqu’au cou. Ordre parce qu’il n’est jamais si éloigné que nous le croyons.

Par chaos, je n’entends pas une apocalypse imminente due aux résultats des élections présidentielles américaines. Je connais nombre de gens qui voient les choses ainsi mais ce n’est pas une vision que je partage. Je veux parler du chaos dans le sens de ce qu’ont fait les élections à la perception de beaucoup de gens ; le chaos de la surprise, des présupposés erronés, de ce qu’on croyait acquis et qui se voit couper l’herbe sous le pied, comme le dit le fameux proverbe. Je parle du chaos tel que le définit le professeur de psychologie Jordan Peterson de l’université de Toronto : la disparition de “la structure ordonnée que nous croyions habiter, qui nous procurait sécurité et orientation”.

Comme pour la plupart des choses de la vie, se trouver plongé dans le chaos est une histoire physique. Quand le monde est sens dessus dessous, que se produit l’incroyable ou l’inattendu, notre cerveau perçoit l’information comme des signes de danger que nous envoie le corps dans l’état d’urgence du je combats / je fuis / je me fige. Nos muscles se tendent, on a le vertige, le cœur qui bat les cents coups, on tremble, on transpire, on a la bouche sèche, la respiration courte, on a mal au cœur. D’après ce que j’ai vu ces dernières semaines, cela décrit une quantité appréciable de gens au lendemain des élections.

Cette première vague de réactions n’est pas quelque chose que tu peux contrôler ; en fait, le mieux serait de ne même pas essayer, puisque ça veut dire que ton corps fait correctement son travail en te protégeant. Le problème surgit quand tu restes dans ce je combats / je fuis / je me fige que le corps n’est fait pour supporter que pendant une courte période – juste assez pour “assurer” devant une menace immédiate contre ta vie. Au-delà, tu vis dans un état d’anxiété qui, s’il s’étire dans le temps, deviendra stressant, t’affaiblira et dont il te sera de plus en plus difficile de sortir.

 

Face à face avec la réalité

Pour se détacher de l’écueil du je combats / je fuis / je me fige :

  1. Demande-toi si ta survie est immédiatement menacée. Si la réponse est non, accepte d’abandonner l’état dans lequel tu te trouves. L’idée n’est pas de te calmer ou de retrouver une “normalité” ; mais de ne pas te sentir submergé ou verrouillé.

 

  1. Observe ta posture et la tension de tes muscles. Se voûter ou bien bomber la poitrine et les côtes sont des réactions communes dans le je combats / je fuis / je me fige, alors sens ton dos et étire ta colonne vertébrale. Si tu arrondis ton dos, avance légèrement la zone juste en-dessous des omoplates et ouvre la poitrine ; si tu bombes la poitrine, relaxe et aligne bien ta colonne et tes côtes. Recherche les muscles tendus dans tes épaules, ton front, tes mâchoires et ton estomac, et relâche-les.

 

  1. Respire consciemment et lentement, même pour un court moment. Inspire en comptant jusqu’à 4 et expire en comptant jusqu’à 4, puis augmente jusqu’à 5, ou davantage. Ou inspire jusqu’à 4 et expire le double. Ou inspire complètement et expire lèvres pincées, comme si tu soufflais sur une bougie. Chacune de ces méthodes stimuleront ton système nerveux parasympathique, stabilisera ton rythme cardiaque, diminuera ta pression sanguine et t’aidera à penser plus clairement.

 

Et alors quoi ?

Et alors tu marches droit dans les bras du chaos. Tu arrives hors d’état d’urgence, mais tu as encore besoin de te confronter à ce qui t’avait mis dans l’urgence au départ. Accepte d’être dans le chaos, de ne pas savoir, d’être perdu. Viens entièrement dans les eaux inexplorées de ce à quoi tu ne croyais ni ne t’attendais, ou de ce que tu ne comprends pas, de ce que tu ne veux pas. Tu n’as pas à t’éterniser là mais tu as besoin de passer par là. Sinon, tu resteras piégé sur l’île de ton idéologie et de ta perception du monde ; patauger dans le chaos est la seule façon de quitter l’île. Et puisque le chaos, tout comme l’ordre, est l’un des principes directeurs du monde que tu habites, tu auras encore probablement maintes occasions d’y patauger dans ta vie. Courage : ces deux principes existent en-dedans de toi et autour de toi. Les choses sont à la fois bien moins sous contrôle et bien mieux ordonnées que tu ne l’imagines.

 

Cœur chaotique

Nous avons tendance à croire que la norme des battements de cœur est la régularité, que le cœur bat comme une horloge ; il est, en fait, tout naturellement erratique, étant donné que les systèmes sympathique et parasympathique lui envoient des signaux concurrents. Le rythme cardiaque est également influencé par le rythme de la respiration : intensifier notre inspiration, par exemple, accélérera notre rythme cardiaque. C’est pour ces raisons, entre autres, qu’on peut appeler le cœur un système chaotique. Et c’est une bonne chose. Les variations cardiaques signifient que le cœur évite la répétition, de là la fatigue, et est mieux équipé pour réagir à des ordres changeants.

Le chaos est aussi essentiel pour un bon fonctionnement du cerveau. Les décharges aléatoires que produisent les neurones inactifs les empêchent de mourir. Sans le chaos, la cognition et la perception seraient lentes à l’extrême.

Les scientifiques invoquent même un manque de chaos, nommé “ordre périodique anormal” comme cause de maladies telles la leucémie, les crises cardiaques et les crises d’épilepsie. Cela arrive quand des neurones à un point névralgique entraînent d’autres neurones à produire des décharges en synchronie. S’il y a trop de décharges neuronales en même temps – trop d’ordre – une crise ou une attaque cardiaque se produit.

“Notre corps entier est un système complexe et dynamique”, écrit Crystal Ives du Département de Physique de l’université de l’Orégon. “Notre physiologie, comme souvent dans la nature, revêt des dimensions fractales. Nous sommes des créatures du chaos”.

 

Communication, influence et ordre

Le chaos ne constitue qu’une moitié de l’équation. L’ordre fait aussi partie de la vie quotidienne et, comme son contraire, il apparaît spontanément en-dedans de nous ou au sein de l’univers. Selon le mathématicien Steven Strogatz, expert dans le champ de la synchronie, les phénomènes, quel que soit leur niveau d’existence, ont tendance à synchroniser leurs fonctions rythmiques “presque comme si la nature possédait une étrange aspiration vers l’ordre”. Cet ordre inconscient apparaît dans les nuées d’étourneaux, le clignotement simultané des lucioles, la trajectoire des planètes tandis qu’elles orbitent dans l’espace, ainsi que lors de la décharge de cellules spécifiques dans notre cœur. Ce mouvement ou cette action de groupe naturel et non chorégraphié est rendu possible lorsqu’un processus physique ou chimique permet aux individus d’un groupe de s’influencer les uns les autres.

Les étourneaux forment une métaphore particulièrement bien appropriée ici : une nuée entière est capable d’accomplir de complexes changements de vitesse et d’orientation “en masse”, presque simultanément, parce que les changements de comportement de chaque individu affecte les autres et vice-versa. Une étude de 2012 a montré que le mouvement d’un oiseau affecte ses sept plus proches voisins ; chacun de ces oiseaux à son tour affecte ses sept plus proches voisins, etc. Ce genre d’ordre n’est pas planifié et ne peut être forcé ; il vient de ce que chaque individu effectue ce qui est nécessaire pour lui-même – descendre en piqué pour échapper à un prédateur, par exemple.

Je pense que l’un des implacables rappels de la période que nous sommes en train de traverser à l’heure actuelle est que dans notre existence, à l’intérieur comme à l’extérieur, chaos et ordre interagissent, et que par conséquent, nous ferions mieux de bouger avec eux – tous les deux – plutôt que contre eux. S’accrocher à l’un pour éviter l’autre est la recette du malheur et une mauvaise stratégie de survie. Oui, Trump a gagné les élections. Oui, les électeurs de Marine Le Pen augmentent. Oui, des populations entières sont en transmigration et le monde n’a pas l’air de bien savoir comment s’occuper d’elles. Oui, voilà, quelque chose de méconnaissable, l’herbe qui a été coupée sous le pied, le monde qui marche sur la tête. Voilà où nous en sommes. Et que faire avec tout cela ? Où cela pourrait-il nous mener ? Devant quoi cela pourrait-il nous ouvrir les yeux ? Quand le vol d’étourneaux a plongé et virevolté dans sa vague de panique et repris sa formation, car il le fera – quelle forme pourrait être la sienne ?

“Les choses qui nous terrifient comportent des choses de valeur”, dit Jordan Peterson.

Sois confiant, tu es capable de trouver ta voie. Confiant, sans être servilement en sécurité ; lucide sans être terrifié.

 

Photo: NASA/GSFC/SDO

 


Elaine Konopka est fondatrice de The Attentive Body, qui offre des séances privées de conscience corporelle et de gestion de la douleur, ainsi que Breath Lab, les ateliers de respiration, à Paris.

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