Lieu sacré

By Publié dans - La vie on novembre 13th, 2019 Your center moving through space

Dans la partie ouest de la ville du New-Jersey où j’ai grandi s’étendait un charmant parc depuis le boulevard jusqu’à la baie, doté de généreuses collines favorables aux roulades sur les feuilles mortes en automne et aux glissades sur la neige en hiver, avec des arroseurs tout au long de l’été et une aire de jeu parfaite en toute saison. Les jeux étaient simples à l’époque : un tourniquet en bois que tu poussais en courant autour et puis hop ! en voiture, et zouououououh ! jusqu’à ce que le monde tourbillonne autour de toi ; des cages à poules pour la force et la détermination ; des toboggans et des tape-culs. Mais mon jeu préféré était de loin les balançoires. Il y en avait pour les plus petits qui étaient comme des sièges en l’air, avec une petite barre de métal sur le devant pour ne pas tomber. Quand les jambes étaient (presque) assez longues pour toucher terre, tu passais dans la cour des grands : une planche peinte en vert suspendue à deux longues chaînes qui te pinçaient parfois les doigts si tu t’en saisissais de la mauvaise façon mais te laissaient, ensuite, le parfum satisfaisant et astringent du métal sur les mains.

Ce qui me frappe aujourd’hui quand je repense à cette aire de jeu, est comment, peut-être excepté les balançoires des plus petits, tous les jeux demandaient ta totale participation. Il n’y avait ni jolis manèges avec chevaux ni vertigineuses montagnes russes pour te transporter. Tu étais le moteur qui faisait démarrer le jeu. Les bras se balançaient de barre en barre, les jambes faisaient prendre l’élan en poussant depuis le sol ou amortissaient l’atterrissage. Mes balançoires bien-aimées exigeaient vraiment un entraînement de tout le corps. Bien sûr, si l’un des parents, ou la sœur, ou encore une amie était là, tu pouvais recevoir un petit coup de pouce pour commencer à se balancer. Mais de toute façon, la gravité ramènerait toujours la balançoire à son niveau d’immobilité – à moins de donner de sa personne. Tu poussais avec les jambes, tu poussais et tirais les chaînes avec les bras ; quand la balançoire montait, tu t’inclinais en arrière, les semelles des chaussures bravant le soleil, puis tu pliais les genoux et lançais le haut du corps en avant en t’arc-boutant d’avant en arrière. Tu pouvais si bien exceller à ce jeu qu’arrivé en haut, tu avais l’impression de pouvoir exécuter un tour entier, ou bien de perdre l’équilibre et te scrasher par terre. Il se pouvait aussi que parfois, tu puisses cesser de faire des efforts et te laisser aller en roue libre. Le vent sifflait dans les oreilles et en fermant les yeux, tu avais l’impression de voler.

 

Doux et constant

Bien que de nombreuses parties du corps entrent en jeu pour faire balancer la balançoire, je me souviens toujours de la sensation du bas de mon corps bougeant dans l’espace – bas du dos, hanches, derrière. Si cette zone n’était pas si active que les bras et les jambes, elle aussi travaillait tout de même doucement mais constamment, pour m’amener là où je voulais aller.

Ce lieu central – la colonne lombaire, la région sacro-iliaque, le bassin – est notre appui. Il supporte le poids du haut du corps, permet aux hanches, aux jambes et au tronc de se mouvoir, et protège les nerfs qui établissent la connexion entre les régions inférieures du corps et le cerveau. Les muscles qui se situent dans cette zone constituent un puissant moteur pour le mouvement. Quand on marche, qu’on porte quelque chose, qu’on est assis ou debout, et plus et tellement plus que ça, les muscles du bas s’activent – ce qui est une chose bonne et naturelle. Mais si vous contractez votre dos en permanence ou inconsciemment, au-delà de l’objectif qu’il est supposé servir, il est sûr que votre dos vous parlera… et sa langue est la Douleur.

 

Surveillez vos arrières

Ces dernières semaines, en tant que praticienne, j’ai passé beaucoup de temps à mettre mes mains sur beaucoup de dos. J’ai alors ressenti, encore et encore, cette tension commune à tant de personnes dans cette zone (et son voisin, l’abdomen). Parfois, c’est la posture qui est à blâmer, ou le fait de rester dans la même position trop longtemps (spécialement la position assise) ou bien de forcer dans le sport ou au travail. D’autres fois, la tension est liée à une autre espèce de déséquilibre. Si l’on se débat sous le poids d’obligations, qu’on réprime une colère, qu’on évite un conflit ou qu’on essaie d’aider les autres sans se préoccuper de soi-même, la région inférieure peut recevoir le message qu’il faut se contracter pour maintenir le contrôle, pour avancer ou tenir bon. La zone inférieure du corps peut aussi se fermer en réaction à un trauma physique, sexuel ou émotionnel.

Nous avons tous des corps différents, c’est pourquoi les “trucs” généraux pour remédier aux tensions du bas du dos ont des limites. C’est à vous de sentir votre dos et de voir si, quand et comment il travaille un peu trop. Il peut avoir besoin de repos ou bien avoir besoin de bouger ; vous pouvez avoir besoin d’un coup de main pour résoudre tout cela.

Cela dit, voici trois choses que je peux vous recommander pour vous aider à concentrer une attention salutaire sur cette zone :

  1. Respirez.
    Imaginez une petite sphère au centre de votre bassin, juste en-dessous de votre nombril. Quand vous inspirez profondément, cette sphère part dans toutes les directions, poussant légèrement votre abdomen mais remplissant aussi le dos et les côtés. Quand vous expirez, la sphère reprend sa taille originelle.

 

  1. Pandiculez.
    Un mouvement simple pour un nom fantaisiste, l’idée de départ de la pandiculation est de contracter puis de relâcher les muscles, les laissant bouger ou s’étirer à leur guise. Si vous avez déjà vu un chat se relever après une sieste, s’arc-bouter, puis s’étirer longuement, vous avez assisté à la pandiculation. Pour l’expérimenter par vous-même : que vous soyez assis, debout ou allongé, prêtez attention à la tension dans le bas du dos. Résistez à la tentation de l’éliminer. Au contraire, augmentez-la, doucement mais sûrement. Si votre derrière est serré, serrez-le davantage. Si votre hanche est contractée, contractez-la davantage. Si vous rentrez le ventre, allez-y carrément. Idem si vous sentez que le bas de dos est trop cambré en arrière, ou au contraire qu’il bascule en avant : exagérez dans ce sens. Si vous ne sentez rien de particulier dans votre partie inférieure, contractez la zone dans son entier. Et quand tout est serré et que vous sentez vraiment les muscles au travail, relâchez doucement la tension. Alors, si votre corps a envie de s’étirer ou de bouger ou de se secouer, allez-y et laissez-le faire ce qui lui fait du bien. En fait , la pandiculation permet à votre cerveau de ré-entraîner les tensions habituelles des muscles et remet en place votre corps pour qu’il prenne les choix les plus sains.

 

  1. Observez.
    Pensez aux questions qui vont suivre (ou mieux encore, écrivez ce que vous en pensez). Peut-être vous mèneront-elles vers d’autres questions ou vous permettront-elles d’observer des comportements susceptibles de vous causer du stress dans le dos.

– Sur qui pouvez-vous compter ? Qui assure vos arrières ? Quels liens vous lient ?

– Qui compte sur vous ? Qui “avez-vous sur le dos” ? Êtes-vous assez indépendant pour pouvoir soutenir d’autres personnes de façon saine ?

– Comment gérez-vous la colère ? Que se passe-t-il dans votre corps quand vous êtes en colère ?

– Attendez-vous beaucoup de vous-même ? Êtes-vous toujours en train de courir ? Essayez-vous d’en faire trop ?

– Croyez-vous en votre capacité de retomber sur vos pieds, d’être indépendant ? Croyez-vous que, quoi qu’il advienne, vous puissiez en juger par vous-même ?

 

On crut autrefois que le sacrum (du latin os sacrum, “os sacré”) était le lieu où résidait l’âme. Soyez bon avec votre lieu sacré. Ne le laissez pas se bloquer. Vous avez besoin de lui pour avancer. Dans l’aire de jeu qu’est la vie, vous êtes le moteur qui fait démarrer le jeu.

Hudson County Park


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et propose des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Elle anime des ateliers d’écriture et de respiration consciente, et vous pouvez désormais la retrouver sur sa chaîne YouTube dédiée à l’écriture pour le bien-être, The Write Thing to Do.

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