L’Effet Grand-mère

By Posted in - La vie on juin 8th, 2019 Grandmother

Il y a presque un an, tandis que je me sentais coincée dans certains domaines de ma vie, une femme m’a conseillé de planter un arbre. “Il y a quelque chose qui cloche avec vos racines”, m’a-t-elle dit. Peut-être. Mais je vis dans un appartement au cœur d’une capitale, alors planter un arbre n’est pas si facile qu’il n’y paraît. Quand je l’ai revue quelques mois plus tard, sans avoir accompli ce geste, elle insista : “N’attendez pas”, dit-elle. “Trouvez une amie, une bonne personne, qui vous laissera planter un arbre sur son terrain.” J’ai mesuré mes chances ; j’ai traîné des pieds. Et contre toute attente, un prunier s’est mis à pousser sur la jardinière de mon balcon. Je me suis dit que c’était Lui, L’Arbre. Mais ça n’avait pas l’air correct, qu’il soit ainsi suspendu sur le rebord de ma fenêtre, au-dessus d’une cour bruyante, au neuvième étage. Des racines suspendues ainsi dans les airs, ce n’était pas la prescription, et je le savais.

Tout en réfléchissant au sujet de l’arbre, j’ai écrit un blog sur ce thème. Quelques jours après l’avoir posté sur les réseaux sociaux, je reçus un message de nulle part : une femme du nom de Judith Mills me demandait si j’avais une quelconque parenté avec Frances Konopka. “C’était ma grand-mère”, lui ai-je répondu. J’aurais tout aussi bien pu dire “Sésame, ouvre-toi” — tant j’allais voir de trésors se révéler à moi, juste avec ces quatre mots.

Écrivaine et journaliste, Judith s’était mise en quête de son arbre généalogique avec opiniâtreté – prélevant des échantillons d’ADN, épluchant des manifestes de navire, contactant des personnes pouvant appartenir à sa famille. Elle fut récompensée pour ses efforts en découvrant la famille de son grand-père, dont les descendants vivent toujours dans leur village natal de Mrzygłód, en Pologne. Le grand-père de Judith, Ignacy Żyglewicz, et ma grand-mère, Frańciszka (Frances) Żyglewicz, étaient donc frère et sœur et avaient immigré (séparément) aux États-Unis à peu près au tournant du siècle. Le jour suivant ma prise de contact avec Judith, je reçus un message de Pologne : une jeune Aneta me demandait si elle pouvait m’appeler cioci, ou tante. Aneta a dit : “Mrzygłód t’attend.”

 

Babci

Je me souviens très peu de ma grand-mère. J’avais à peine 11 ans quand elle est morte. La plupart de mes souvenirs sont comme des fragments de vieux home movies avec la caméra tenue tout près du sol – le point de vue de mes jeunes yeux. Je me souviens des escaliers et des tuiles rouges de sa maison sur Isabella Avenue, des chaussures noires d’un autre siècle qui recouvraient ses chevilles, de l’ourlet de son tablier, des pieds à bascule de son rocking-chair. Des barres de chocolat Hershey et des bouteilles vertes de 7-Up dans son salon le dimanche. De ses verres de lunettes épais et du large sourire se tournant vers moi, depuis le siège avant de la Ford Galaxie de mon père, sa main agitant un billet d’un dollar, “Prends, prends ça ! Une glace !” (“Maman, range ton argent”, grognait mon père, sans que cela serve à quelque chose.)

La langue constituait une barrière. Si mes parents se parlaient en polonais parfois, ils en usaient rarement avec nous, les enfants. Mon père ne s’étendait jamais de son plein gré sur l’histoire maternelle et franchement, je n’ai jamais pensé à poser de questions. Elle était Babci, point final. Elle était mon unique grand-parent. Elle était la première personne que j’ai vue étendue dans un cercueil.

 

La litanie

Nos parents de Mrzygłód étaient aussi étonnés de découvrir notre existence que nous-mêmes la leur. La correspondance avec Frańciszka avait cessé au début des années 70 ; Ignacy était passé pour mort – la famille étaint convaincue qu’il n’était jamais arrivé aux États-Unis. Et pourtant, nous étions tous là. L’arbre généalogique regagnait les branches qu’il semblait avoir perdues, et nous-mêmes, feuilles et fruits, étions récupérés et rejoints par quelque chose de plus grand que nous.

Le mois dernier, je suis allée à Mrzygłód pour être avec ce quelque chose de plus grand. Plus de 70 personnes venant des États-Unis et de Pologne ont assisté à une réunion de famille organisée par ma cousine Beata Liszka et les autres descendants Żyglewicz du village, qui se situe le long de la San River, à l’extrémité sud-est du pays, non loin des frontières ukrainienne et slovaque. C’est un havre de verdure tranquille avec des collines et des arbres, et qui n’a apparemment guère changé depuis les 100 dernières années.

Pour commencer la réunion, Beata a parlé de notre lignée. “Cette famille s’est épanouie en restant fidèle à ses valeurs”, a-t-elle dit : “garder la connaissance de notre histoire, un esprit ouvert et la foi en Dieu.” Ses paroles furent suivies par une messe dans l’église du village, à quelques pas de là. L’église était en pierre blanche avec de brillantes icônes en or et des peintures d’anges éclatants. Il faisait froid à l’intérieur. La cérémonie était bien sûr en polonais, avec une litanie finale qui sembla durer une éternité. Je ne comprenais pas les paroles mais quelque chose en moi reconnaissait la prière, une sorte de transe dans la répétition, les syllabes polonaises doucement psalmaudiées, de haut en bas. C’est un souvenir qui n’existait pas dans mon esprit ; impossible de l’appréhender comme un souvenir “normal”. Je ne pouvais que le ressentir et en être emplie, inondée de tristesse et de force ; seul mon corps savait. L’improbabilité de l’instant et sa force m’ont fait pleurer. Ce qu’il y avait autour s’est brouillé et le seul son qui soit resté, c’est celui des gens de Mrzygłód qui chantaient. Une vague a surgi sous mes pieds, une sensation déjà éprouvée, quand ma mère est morte – la sensation d’un changement dans le courant, débranché ? rebranché ?, je ne saurais dire, mais comme une énorme vague qui s’écrasait.

Heureusement, le chant fut si long que cette ivresse eut le temps de se calmer et que je pus émerger dans ce début de soirée ensoleillée, certes un peu étourdie, mais prête pour la fête. Nous l’avons célébrée autour de deux longues tables de banquet dans la salle des fêtes de la mairie : une soupe légère, du kielbasa sous toutes formes, du poulet, des salades variées, un gâteau aux multiples couleurs de pierres précieuses. La vodka coulait à flots. Un groupe de musiciens du coin a joué toute la nuit en costume traditionnel. L’accueil était sans faille, le cœur grand ouvert. Ce qui nous manquait linguistiquement parlant fut largement compensé par les embrassades, les danses, les toasts et les chansons.

À un moment, Aneta a demandé aux petit-enfants des Żyglewicz de se lever chacun son tour : voici les descendants d’Ignacy, puis de Józefa, puis de Stanisław et de Frańciszka. Ma sœur et moi nous sommes fièrement dressées quand fut venu notre tour. Nous nous regardions tous les uns les autres en applaudissant et pleurant de joie : tous du même sang, tous de ce village. Regardez ce que nos ancêtres ont apporté au monde. Regardons-nous tous ici ensemble. Le simple bonheur d’être qui nous sommes.

 

Questions et réponses

Grâce à Judith et à ma famille à Mrzygłód, ma grand-mère a pu quitter les ombres où elle était restée ensevelie depuis que j’avais dix ans et prendre une forme plus complète. Désormais, non seulement je sais d’où elle venait mais je suis venue fouler le sol qu’elle avait foulé et respirer le même air, j’ai vu la lumière et les couleurs, comment la lune aurait pu lui apparaître, suspendue à ce coin de ciel. J’ai, sinon une image complète, du moins quelques indices sur ce qu’elle a été.

Elle fut aimée de sa famille.

Elle était généreuse. D’après les lettres de son frère et de sa belle-sœur, elle a souvent fait des envois d’argent et de vêtements des États-Unis vers la Pologne. Une fois, elle envoya même des manteaux de fourrure mais la famille aurait dû vendre deux vaches pour couvrir les droits de douane alors on les lui retourna.

Elle était courageuse. Elle avait 19 ans quand elle est arrivée à Perth Amboy, dans le New Jersey, en 1907, avec 10 dollars en poche. Elle retourna à Mrzygłód puis refit la traversée outre-Atlantique en 1913, cette fois pour de bon. Elle épousa mon grand-père, accueillit de tout cœur les quatre enfants qu’il avait eus d’un premier mariage et en porta deux elle-même, et s’installa à Bayonne, dans le New Jersey, jusqu’à sa mort à l’âge de 87 ans.

 

Il arrive parfois que les réponses suscitent encore davantage de questions. Pourquoi Frańciszka avait-elle quitté la Pologne ? Comment s’était-elle débrouillée avec le nouveau pays et la nouvelle langue, avec son nom quelque peu haché pour les oreilles américaines ? Était-ce un exil ? Une question de liberté ? De survie ?

Je me suis aussi demandé ce dont j’avais hérité de ma grand-mère. Lors de la réunion à Mrzygłód, nous nous sommes tous cherché des ressemblances dans les visages des uns et des autres (Mais oui, tu as le même nez ! Là, autour des yeux !). Je ne me suis trouvé aucun Doppelgänger ni ne pense beaucoup ressembler à Frańciszka, bien qu’en théorie une grand-mère paternelle partage 27% de ses gènes avec sa petite-fille, de même que son chromosome X. Il y a aussi l’Effet Grand-mère, ou l’Hypothèse Grand-mère, qui postule que la présence de la grand-mère peut influencer positivement sur la survie des petits-enfants, ce qui pourrait expliquer l’existence de la ménopause, pourquoi les femmes vivent au-delà et en quoi cela est important pour la survie de l’espèce. Ma grand-mère était présente au début de ma vie, et cependant, je ne pourrais la qualifier de mamie aidante (ou proche aidante, un peu plus froidement) – bien que l’aide se manifeste de bien d’autres manières, et qu’elle ait pu aider mes parents de façon invisible, à mon insu. Peut-être que mon héritage ne se quantifie pas si aisément. En tout cas, je ne peux m’empêcher de scruter sa personne, de la faire tourner dans ma main pour la voir sous des angles différents, voir comment elle s’inscrit dans ma vie, comment et où un morceau d’elle transparaît en moi.

Il me serait doux de penser que j’ai le courage de Frańciszka. Des décennies après qu’elle a quitté la Pologne pour partir vers les États-Unis, j’ai traversé le même océan en sens inverse, vers l’Europe. Certes, les circonstances étaient autres ; néanmoins, j’ai dû apprendre une langue, une culture, une façon de vivre. Les gens ont des difficultés à prononcer mon prénom. En Pologne, avec sa familiarité si surréelle qui prend aux tripes, je me suis rendu compte comment, malgré toutes les années vécues en France, malgré tous mes apprentissages et essais d’adaptation, je suis et resterai probablement toujours une étrangère en terre étrangère, avec mes antennes de survie incapables de trouver un quelconque repos mais toujours prêtes à déchiffrer, traduire, comprendre. Désormais, je peux convoquer l’image de ma grand-mère débarquant à Perth Amboy avec dix dollars en poche. Cela me donne de la force. L’exil. La liberté. La survie. Quelque chose en moi l’a déjà fait, avant.

 

Le dernier jour passé à Mrzygłód, j’ai planté un arbre.

Il pleuvait. Andrzej, le mari de Beata, mit sa pelle et ses grosses bottes en caoutchouc dans la voiture et nous conduisit au village, vers un lopin de terre familial. Nous avons pataugé dans des sous-bois humides jusqu’à une clairière et là, il m’a demandé de choisir un endroit. J’en pointai un. Je tenais contre moi un tronc frêle – un poirier – dans son pot en plastique tandis que je regardais Andrzej commencer à creuser. “C’est de la bonne terre”, ai-je dit, comme si j’y connaissais quelque chose en jardinage. À ce moment-là, en fait, ce fut vrai. Je le savais, comme j’avais compris bien des choses à l’église. “Oui, en effet, c’est de la bonne”, dit Andrzej. “Et regarde, juste là, tu as un autre poirier.” Il indiqua de la tête l’extrémité du lopin, où une version plus massive de ce que je tenais dans les mains tanguait sous la pluie. “Génial”, dis-je, “comme ça, il aura un bon exemple à suivre”. Quand le trou fut assez profond, je libérai les racines du pot, déposai l’arbrisseau dans le sol et me salis joliment les mains dans cette bonne terre.

 

 

 

 

 

 

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et propose des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Elle anime des ateliers d’écriture et de respiration consciente, et vous pouvez désormais la retrouver sur sa chaîne YouTube dédiée à l’écriture pour le bien-être, The Write Thing to Do.

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(8) awesome folk have had something to say...

  • Anne Sophie - Répondre

    juin 16, 2019 at 17:36

    Comme toujours, te lire est un petit bonheur . Merci

    • Elaine - Répondre

      juin 16, 2019 at 18:30

      Merci à toi, Anne Sophie. Être lu est aussi un bonheur.

  • Aurélie Stoffaës - Répondre

    juin 9, 2019 at 12:05

    C’est une belle histoire. J’en ai les larmes aux yeux!
    Merci Elaine,

    Aurélie

    • Elaine - Répondre

      juin 9, 2019 at 12:44

      Merci à toi Aurélie, d’avoir pris le temps de lire et répondre. Il faut aussi dire que je suis merveilleusement traduite par une écrivaine douée, Nadia Porcar.

  • Sandrine B. - Répondre

    juin 9, 2019 at 08:56

    Waouh!!! Pas d’autre mot…, juste waouh!!!!
    Tu m’as donné envie d’aller planter un arbre aussi 😊
    Je t’embrasse Elaine 😘

    • Elaine - Répondre

      juin 9, 2019 at 10:48

      Merci Sandrine! Fais-le, fais-le! C’est un acte fort. Merci d’avoir pris le temps de répondre. Je t’embrasse.

  • mata_H - Répondre

    juin 8, 2019 at 13:38

    Thanx for sharing, Elaine K. ! It touched me very deeply and I ´m certainly not the only one ! I guess many trees will be planted here and there…. :)
    m_H

    • Elaine - Répondre

      juin 8, 2019 at 15:22

      Thank you so much for reading. Planting trees is good for the soul!

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