‘L’arrondissement’

By Publié dans - La vie on septembre 6th, 2019 The Rounding

J’ai été à un moment fiancée à un homme qui adorait les animaux. Sa dévotion envers ses chats et ses chiens était absolument totale.

J’aimais aussi les animaux mais me manquait l’expérience d’immersion qui consiste à prendre soin d’un animal de compagnie jour après jour. Quand j’étais petite, j’avais eu comme cadeau de Noël un petit chien. Mon père s’était octroyé la part du lion en le dressant et en le sortant, tandis que ma mère supervisait la nourriture. Quand il fallut prendre la décision déchirante de mettre un terme à la vie du chien, j’étais à l’université dans une autre ville. C’est ma sœur qui conduisit Alfie chez le véto pour la dernière fois et revint à la maison, le collier vide à la main.

Ainsi, quand le chat de mon fiancé est mort, je fus désorientée, ne sachant comment faire face à cette perte. Il était inconsolable. J’étais jeune. J’ai dit quelque chose de stupide. Pour ma défense, je ne l’ai dit qu’après avoir essayé mille et un baumes que je connaissais, mille et une paroles consolatrices – je ne savais pas encore comment simplement être avec quelqu’un qui souffre. Dans une tentative désespérée de le faire sortir de son univers sombre et inaccessible, je lui ai dit quelque chose dont je peine encore à croire aujourd’hui que c’est sorti de ma bouche : “Ce n’est qu’un chat”.

Cela a dû être un tel signal d’alarme pour lui que ça m’étonne qu’ il m’ait tout de même épousée. En fin de compte, presque chacun de ses petits compagnons a connu une vie plus longue que notre mariage. Mais cela me ferait plaisir de penser que je me suis rachetée. Je me suis portée volontaire pour partager la responsabilité de ses animaux, les ai aimés et perdus et en ai eu du chagrin. J’ai fait mon possible pour les aider à reposer de la façon que mon mari d’alors jugeait la meilleure, ce qui incluait d’essayer de héler un taxi dans Paris avec un petit chat recroquevillé dans une sacoche et un gros chien congelé dont les pattes tendues dépassaient des sacs-poubelle. Quatre chauffeurs ont refusé de nous prendre. J’ai dit au cinquième que nous transportions une sculpture et nous sommes finalement arrivés au crématorium des animaux, en banlieue, où nous avons attendu leurs cendres durant des heures, assis sur des chaises noires en plastique, essayant de déchiffrer les inscriptions dans le livre de deuil : Chère Gala, fidèle compagne, tu nous as quittés pour aller courir parmi les étoiles….

 

Quand mon fiancé et moi étions devenus intimes, il m’avait dit qu’il était heureusement surpris de découvrir que j’avais des formes. Que voulait-il dire par là ? S’attendait-il à un origami ? J’étais alors une danseuse dégingandée et sa joie était authentique ; donc, je pris sa remarque pour un compliment et passai à autre chose. Il est cela dit possible qu’il ait imaginé trouver un corps correspondant à un certain côté de mon caractère : pointu, coupant, insistant, aigu – mes stratégies de prédilection.

Physiquement parlant, les êtres humains ne sont pas particulièrement des créatures affûtées. Avant l’invention des instruments tranchants, les dents et les ongles étaient le couteau suisse de nos ancêtres. Peut-être utilisez-vous encore vos incisives pour ouvrir un paquet ou vos ongles pour gratter, rayer et creuser. Les doigts, les genoux, les coudes et le tranchant de la main peuvent faire mal si on sait comment s’en servir. Mais le plus souvent, quand on parle d’acuité chez les êtres humains, cela a à voir avec le tempérament : on est acéré comme la lame d’un couteau ou bien on a l’esprit ou l’œil aiguisé ou encore la langue pointue ; on est à la pointe ; on coupe court pour aller droit au but et on est le fer de lance d’un projet. Plus souvent que le contraire, le tranchant est considéré comme une qualité. J’en suis pourtant venue récemment à me confronter à ses limites.

 

Tandis que j’écris, je suis “en vacances” avec mon Bien-Aimé (qui aime aussi les animaux) dans une maison au milieu de nulle part, dans ma région française favorite, la Dordogne. “Vacances” entre guillemets parce que la joie que nous nous faisions de ce séjour a été éclipsée par la maladie de Jack, notre chat, qui est ici avec nous. Le jour précédant ces “vacances”, on lui a découvert une tumeur au pancréas.

La maison au milieu de nulle part est sur une colline entourée de bois. Les vignes dorent au soleil au-dessus du portail, lourdes de fruits bleu ecchymose et du vol des guêpes. Au-delà des petites dépendances se trouvent des champs émaillés de fleurs sauvages : pourpres, blanches, jaunes. L’herbe est riche en menthe, vert sur vert, odorante. Les papillons voltigent. Un chevreuil vient régulièrement nous rendre visite. Tout est si bucolique que ça fait abominablement mal. Le chat est en train de mourir.

Nous nous distrayons en allant visiter les villages médiévaux nichés dans les coteaux ; un petit café sur des places pavées dominées par la pierre ocre de la région. Mais tout du long, nous sommes abattus à la pensée de tous les cachets que nous sommes censés lui donner, abattus de voir son énergie baisser, son refus de s’alimenter. Il y a chez lui de mystérieux sursauts d’activité : il nous rapporte une souris, il a attrapé une chauve-souris. Il passe une partie de la nuit contre nous sous les draps, nous réveille de son doux ronron, reste un moment assis sur nos têtes, puis s’en va au-dehors pour trouver une bonne cachette où il pourra dormir tranquille sans être dérangé, ou bien regardera l’herbe, les papillons, puis le coucher du soleil derrière les arbres.

Pendant des jours, j’ai réagi avec mes vieilles stratégies. Avoir l’œil perçant. Comprendre. Adopter une stratégie. Déjouer le truc. Tout marcha très bien au début. Mais plus il devint clair que le diagnostic était inévitable, plus mon tranchant devint futile. Me voici avec une pierre au fond de mon estomac et un chat en train de mourir.

Dans la maison au milieu de nulle part, il y a toute latitude pour penser. J’ai pensé au pourquoi de cette histoire. Y aurait-il quelque chose de plus que la tristesse et la perte et la cruauté de la nature ? Oui. Il y a l’amour, bien sûr. L’amour est source de tristesse. Mais qu’en est-il de tout le deal, de celui qui aime et qui perd ? Y-a-t-il un but à cela ? Je repense à mon ex-mari, aux animaux et à mon pragmatique “ce-n’est-qu’un-chat”, à mon désir de comprendre ce qui se passait et de le contrôler. Je suis surprise et heureuse de sentir que quelque chose s’est écoulé au loin depuis, et adouci. La conclusion à laquelle je suis arrivée est que la vie me demande de me laisser m’arrondir : atténuer mes angles, adoucir ce qui en moi est pointu. Une fois que j’ai fait ce que j’ai pu, de mon mieux, me voilà face à face avec ce que je ne peux faire. C’est là qu’a lieu l’”arrondissement”.

Vous qui avez dosé vos médicaments pour quelqu’un ; vous qui avez connu le désespoir de la nourriture débarrassée sans avoir été mangée ; vous qui avez attendu dans des salles d’attente, rempli des formulaires, répondu aux mêmes questions encore et encore ; vous qui avez appris à insérer une aiguille, appliquer des pommades, broyer des comprimés ; vous qui avez soulevé, porté, lavé et nourri à la cuillère ; vous qui avez laissé venir la Mort, debout devant la porte mais sans qu’elle entre tout à fait, pas encore, ne vous dérangez pas pour moi, j’attendrai juste ici – je vous salue. Je vous salue et je me demande : toutes ces choses merveilleuses que vous avez faites pour un compagnon de route, comment vous ont-elles changé ? Avez-vous vous été Arrondi ? Ou Ouvert ? Ou Ralenti ? Ou Remué ?

 

C’est la toute fin de la pluie des météores Perséides et nous voici tous trois tard dans la nuit devant la maison au milieu de nulle part, dans le noir, regardant les étoiles, les filantes et les fixes. Faire des vœux, c’est délicat. Ça ne se déroule pas comme je l’avais imaginé. Sous les runes des constellations, nous tenons notre juste place sur cette Terre arrondie. Je m’incline devant l’invitation. Jack écrase des papillons de nuit avec fougue.

 

Jack

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et propose des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Elle anime des ateliers d’écriture et de respiration consciente, et vous pouvez désormais la retrouver sur sa chaîne YouTube dédiée à l’écriture pour le bien-être, The Write Thing to Do.

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(2) awesome folk have had something to say...

  • Noémie - Répondre

    septembre 8, 2019 at 10:26

    Témoignage très beau, poétique et touchant. Merci Elaine

    • Elaine - Répondre

      septembre 8, 2019 at 17:24

      Merci à toi Noémie, d’avoir pris le temps de lire et écrire.

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