La subsistance ou De l’importance de répondre présent

By Posted in - La vie on janvier 1st, 2017 The Attentive Body blog by Elaine Konopka

J’ai de la chance. Je peux aller au travail à pied. En remontant la rue, je passe devant deux cafés et une boulangerie, puis je descends une longue volée d’escaliers qui coupe à travers un parc construit à flanc de colline ; en descendant une autre rue, je passe devant deux écoles, une pharmacie, un lavomatic ; de l’autre côté du boulevard, je traverse un marché ouvert le mardi et le vendredi ; et j’arrive enfin à l’immeuble où je travaille.

Je pourrais te donner la version GPS de cette marche – le nom des rues, les distances, les tournants à droite et à gauche. Mais je pourrais tout aussi bien te dire les “qui” au lieu des “quoi” : le patron du café qui essuie ses tables ; l’homme sur les marches du parc qui, le bras gauche tout ratatiné sur sa poitrine, la jambe gauche raide, la main droite agrippant la rampe, doit hisser son corps marche par marche ; les femmes chinoises en rang qui se meuvent lentement à l’unisson au rythme de la flûte, toutes dans leur polaire mauve, brandissant des éventails ; l’agent à la sortie des écoles avec sa veste orange fluo et sa raquette de ping-pong marquée “stop” ; le gardien de l’immeuble de mon bureau triant le courrier, tranquillisant les résidents, guettant de l’œil les entrées et les sorties.

Je n’échange pas avec toutes ces personnes. Je dis bonjour à certaines d’entre elles, ou fais un signe (je ne fais que jeter un coup d’œil aux femmes chinoises à la concentration formidable). Les voir et les revoir encore et encore, qu’il pleuve ou qu’il vente, est devenu une partie de ce qui continue de me faire avancer. La vie suivrait certes son cours si d’aventure un jour, elles n’étaient plus à leur place habituelle, mais chaque fois qu’elles y sont, je me sens un peu mieux. Je capte un petit peu de force de leur présence, comme on peut capter de la chaleur de quelques secondes de soleil.

 

Glaner

J’ai eu récemment le plaisir de voir Les glaneurs et la glaneuse, un documentaire d’Agnès Varda qui s’attache à cette tradition française qui consiste à ramasser les fruits et légumes laissés dans les champs qui viennent d’être moissonnés. Ceux pour qui les terres agricoles sont faciles d’accès glanent des pommes de terre, des choux, des fruits ; ceux qui habitent en bord de mer glanent des huîtres ; leurs homologues urbains glanent des denrées alimentaires parfaitement comestibles dans les poubelles des supermarchés ou des objets trouvés dans la rue qu’ils peuvent réparer ou recycler.

Si l’activité de glaner équivaut à prendre quelque chose qui a été laissé derrière soi ou à en faire quelque chose d’autre, alors on peut dire que je suis une glaneuse de vouloirs. Le patron du café, l’agent de la circulation, le mec qui fait jour après jour sa rééducation sur cette longue volée d’escaliers, tous laissent une trace de leur vouloir dans leur sillage, non en essayant de me donner ou de m’enseigner quoi que ce soit, mais simplement en étant présent et en faisant ce qu’ils font, avec intégrité. Leur volonté est là pour être cueillie, si je suis assez attentive pour la remarquer. Je pourrais les ignorer ou les trouver ennuyeux. Au contraire, ils sont ma subsistance.

Subsistance (du latin : sub tenere : tenir par-dessous) : tout support essentiel de vie ou de santé. Il y a la nourriture, bien sûr. Et l’air. Mais au-delà de ces éléments de base, qu’est-ce qui te soutient ? Quand tu souffres, quand tu as des doutes, quand tu penses que le monde court à la catastrophe, quand tu n’es plus sûr du tout d’y rien comprendre, quand tu es fatigué fatigué fatigué au-delà de toute fatigue et que manger et respirer ne suffisent pas : quel moyen de subsistance peux-tu glaner autour de toi ? Le chemin de quelles personnes vas-tu croiser ? Que laissent-elles derrière elles lorsqu’elles s’en vont ? Surtout dans les grandes villes où nous passons tant de temps à nous cogner les uns contre les autres, pourquoi ne pas transformer ces coups en une source de soutien plutôt que d’épuisement ?

 

Répondre présent

Bien sûr, ça marche dans les deux sens. Si la présence des autres te soutient, ta présence peut alors agir de même pour eux, que tu le saches ou non. Tu es à la fois le glaneur et le glané. Ne sous-estime pas l’importance qu’il y a à répondre présent. À consentir à l’effort de sortir du lit pour te rendre là où tu dois aller et faire ce que tu as décidé de faire. Ça n’a pas non plus à prendre des dimensions extraordinaires. Ces derniers temps, on n’entend plus que : il faut faire ce qu’on aime, suivre sa passion, vivre une vie où l’on n’a pas besoin de prendre de vacances – comme si, si on n’avait pas d’orgasme à chaque activité qu’on pratique, c’était mal, comme si on était sur le mauvais chemin et qu’on était des troufions incapables de se réaliser, incapables d’aller de l’avant, en-dessous de tout.

Non.

Essuie ta table, danse à ton rythme, hisse-toi vers la marche suivante. Répondre présent – continuellement, humblement, avec attention et intérêt – est un don. C’est un moyen de subsistance. Pour toi et pour ceux qui croisent ton chemin, si tu te donnes seulement le temps d’en prendre conscience.

 


Elaine Konopka est fondatrice de The Attentive Body, qui offre des séances privées de conscience corporelle et de gestion de la douleur, ainsi que Breath Lab, les ateliers de respiration, à Paris.

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