La famille

By Posted in - La vie & Life on novembre 3rd, 2018

Le mois dernier, je suis retournée au pays pour une joyeuse occasion, le mariage de ma nièce. J’ai survécu au long vol et ai replongé dans les eaux familiales après une absence de plusieurs années. Ce fut, et le sera probablement toujours, une expérience intense. Je sais que je ne suis pas la seule dans ce cas. Si les familles n’existaient pas, j’aurais beaucoup moins de clients.

Quoi qu’on puisse croire sur ce qui est arrivé avant notre naissance, il est évident que nous n’arrivons pas en terrain neutre. Nous sortons de l’utérus de la mère tout droit dans une histoire en cours. Les personnages principaux sont déjà en place, avec leurs propres histoires et leurs façons bien établies de se relier les uns aux autres. Cette histoire – la famille – est notre monde. Au début, elle est tout ; à mesure que nous grandissons, elle nous colle à la peau ou nous soutient, nous hante ou nous maintient à flot, selon que nous sommes nés dans Les petites filles modèles ou The Shining.

Mais inévitablement, votre histoire bifurque pour continuer et se développer indépendamment de votre famille. Vous devenez vous. Vous n’avez pas besoin d’être particulièrement rebelle. Ne serait-ce que faire vos propres choix et vivre votre vie signifie que vous créez votre propre narration, qui différera de l’histoire de votre famille. C’est là qu’arrivent tous ces bons trucs comme la maturité, les rites de passage et la découverte de soi.

 

La machine à remonter le temps

Retourner dans sa famille quand on vit dans sa propre histoire depuis un bon moment peut s’avérer désorientant, c’est le moins qu’on puisse dire. Parfois, les histoires ne sont pas synchrones. Il y a souvent une force magnétique qui vous ramène dans de vieux rôles ou comportements. Au cours de cette dernière visite, j’ai “réussi” à entrer en communication avec plusieurs versions antérieures de moi-même, dont une gamine de 12 ans renfrognée mais qui n’avait pas la langue dans sa poche à l’occasion, qui couvait des rêves immenses, et qui déplorait son manque d’indépendance sur la banquette arrière couleur crème de la Ford familiale. En réalité, j’étais en voiture avec ma sœur et mon beau-frère pour une longue virée depuis la côte est du Canada jusqu’à New-York. Ils ne me retenaient pas en otage. Ce sont des adultes sympathiques. Je me sentais pourtant comme impuissante, ce qui m’a renvoyée directement à ma pré-adolescence. J’ai dû littéralement me réveiller pour sortir de mon avachissement, me débarrasser de ma mauvaise humeur et revenir au moment présent.

Au mariage, j’ai trouvé que mes proches – ô surprise – avaient tous pris de l’âge. Divers membres et organes ne fonctionnaient plus aussi bien qu’avant ; des cheveux argent et des cannes avaient fait leur apparition. Entretemps, sur la piste de danse, la nouvelle génération se dandinait d’avant en arrière presque à s’en casser le bassin et chantaient des chansons que je n’avais jamais entendues. Lectrice, lecteur, je me suis sentie vieille. Mais il y a plus.

J’ai aussi fait quelque chose qui est du pur poison, mais difficile à éviter : j’ai comparé. Tout le monde avait l’air d’avoir des maisons spacieuses, deux voitures, de merveilleux enfants, l’aptitude de faire des transactions financières complexes et de passer des vacances exotiques. Il y avait là une aisance, une ouverture (non sans difficultés, bien sûr, non sans labeur) et une largesse que j’admirais. Quant à moi, de l’autre côté de l’océan : un petit appartement, des rues étroites, une vie mesurée, une relation différente au temps et à l’espace, plus serrée, plus circonspecte. J’ai commencé à interroger mon histoire. Peut-être que ce que j’en étais venue à penser au fil du temps de ma vie et de moi n’était qu’une illusion. Peut-être que durant tout ce temps, j’avais été sous le coup d’une ivresse étrange, faisant le point tous les deux ou trois ans pour un mariage ou un enterrement, histoire qu’on me dégrise et me rappelle ce à quoi la vie était censée ressembler. Comme si, me prélassant dans la chaleur des miens, l’histoire partagée et le soutien des liens du sang, je devais sacrifier ma version de moi-même en échange.

 

(M)éditer

Une amie chère est en train d’écrire un roman. Elle a fini son premier jet il y a environ un an, l’a donné à lire à une poignée de lecteurs de confiance puis corrigé en s’appuyant sur leurs commentaires. Elle m’a dit il y a peu qu’elle avait fait machine arrière depuis et annulé une série de corrections. Elle avait tordu l’intrigue en plusieurs endroits selon diverses suggestions mais en seconde lecture, elle a décidé de remettre les choses comme elles étaient.

“C’est juste que ce n’est pas de cette façon que l’histoire est sortie”, m’a-t-elle dit. “Et je veux rester fidèle à mon histoire”.

J’ai appris que si je prête ce genre d’attention à ce qui m’arrive quand je suis avec ma famille, je peux éviter bien des pièges – pas tous, mais assez pour apprécier tout le bon côté des choses. Le fabuleux voyage en voiture devant le spectacle des feuilles des arbres qui commencent à s’enflammer de rouge et d’orange dans le Maine et le New Hampshire. L’authentique dîner au menu de dix pages, le riz au lait et la serveuse grecque grincheuse. Ma sœur et moi nous lançant des boulettes de papier dans un restaurant d’autoroute près de fermer, échangeant de vieilles histoires, chantant dans la voiture, riant. Mes cousins et cousines qui m’ont serrée dans les bras et parlé avec ce fort accent du New Jersey qui s’enveloppe autour de mon cœur comme des mains chaleureuses. Danser avec la belle mariée. Le sentiment de familiarité immédiate devant les yeux et les sourires avec lesquels je suis née. Notre vrai plaisir de nous revoir.

La saison des fêtes pointe à l’horizon. Si vous vous retrouvez en famille, Chère lectrice, Cher lecteur, suivez cette ligne délicate. Aimez-les s’ils sont aimables, appréciez-les pleinement mais soyez aussi courageux, tout comme mon amie écrivaine. Soyez fidèle à votre histoire. Ne doutez pas de vous, n’ouvrez pas de brèches dans la vie que vous vous êtes construite pour vous-même. Face aux preuves de qui vous étiez et d’où vous venez (la campagne de la comtesse de Ségur ? l’hôtel Overlook ?), n’oubliez pas qui vous êtes devenu(e) et où vous êtes à présent. Réveillez-vous en grand. Pincez-vous. Choisissez judicieusement les chapitres de votre histoire.

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et propose des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Elle anime des ateliers d’écriture et de respiration consciente, et vous pouvez désormais la retrouver sur sa chaîne YouTube dédiée à l’écriture pour le bien-être, The Write Thing to Do.

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