La chance

By Posted in - La vie on juillet 2nd, 2019 Mother and daughter at slot machines

Mes parents ont travaillé dur. Jour après jour, ils se levaient tôt, allumaient la radio et faisaient du café dans le percolateur en argent (mon père), préparaient mon petit-déjeuner et mon panier-repas (ma mère) puis prenaient chacun leur chemin pour le travail : ma mère dans une usine de sous-vêtements, mon père, une grande partie de sa vie, au terminal maritime militaire, où il était fonctionnaire. Enfants d’immigrants polonais, responsables de cinq enfants (quatre quand on perdit mon frère), ils prenaient l’éthique du travail américaine très au sérieux.

Mon père aimait les bons adages et quand il en dégottait un, il en extrayait le meilleur pour ce qu’il valait, et le répétait comme un mantra mais en changeant légèrement l’inflexion : “Si tu travailles dur, tu arriveras là où tu veux aller”, nous conseillait-il, un nombre incalculable de fois, à mes sœurs et moi attablées dans la cuisine. “Ouais. Si tu y mets toute ta volonté, tu réussiras. C’est le truc. Faut travailler dur, et tu y arriveras.”

Ray et Mary ne comptaient pas sur la chance, sans pour autant nier son existence. Au contraire, ils lui faisaient la cour comme à une maîtresse rétive, lui tapotant sur l’épaule avec l’espoir de capter toute son attention. Mon père avait conçu un système pour prédire les combinaisons de loto gagnantes, ce qui impliquait de longues colonnes de chiffres gribouillées au crayon sur des feuilles de papier brouillon qu’il rapportait de son travail à la maison. Quant à ma mère, elle avait emprunté une route plus mystique en consultant une sorte de grimoire qui associait des chiffres spécifiques aux sujets de ses rêves. Avait-on rêvé d’un éléphant ? 436. D’un imperméable ? 998. Elle notait les plaques d’immatriculation et les reçus des épiceries, voyait des associations prometteuses dans les dates de naissance et les numéros de téléphone. Une fois qu’ils avaient fait leur choix, mon père mettait sa laisse à Alfie, notre chien, et traversait Broadway pour aller chez Al, la confiserie, afin d’effectuer les paris. À l’occasion, ils poussaient plus loin, jusqu’à Las Vegas ou Atlantic City, et s’en donnaient à cœur joie dans les machines à sous. Certes, de temps en temps, il leur arrivait d’avoir un numéro gagnant ou une cascade de pièces de monnaie, assez pour leur donner le frisson et la motivation de continuer à jouer. Mais plus souvent qu’à leur tour, quand ils ouvraient le journal ou regardaient les balles de pingpong numérotées du loto se faire avaler dans le petit tube puis dicter par une speakerine de télé toute en dents, le refrain à la table de la cuisine était : “J’ai rien eu”.

 

Un rien me suffit largement

Pour ma part, la période de ma vie où j’ai l’impression d’avoir eu le plus de chance fut quand j’ai pratiqué le bouddhisme zen. J’étais nonne et avais très peu en termes de possessions matérielles ou de revenus. Mes besoins élémentaires étaient satisfaits mais même ceux-ci étaient parfois laissés au bon vouloir de “l’univers”. Je ne voulais pas grand-chose et me suis finalement retrouvée recevoir beaucoup en terme de sérendipité. Un jour, alors que j’étais en quête de cartons vides pour un déménagement, mon pied buta dans un carton dans la rue et je fus étonnée de ne pas le voir bouger. C’était une caisse pleine de vin. J’ai regardé alentour, posé des questions dans les magasins les plus proches et ai attendu environ 20 minutes que quelqu’un vienne la réclamer. Finalement, je l’ai traînée durant cinq étages jusqu’à mon studio sous les combles. En y regardant de plus près, le vin s’est avéré être une sorte de liqueur assez forte. Je ne pouvais en boire mais mes amis français en seraient fous… J’ai donc offert les bouteilles et ai ressenti cette chance d’avoir littéralement trébuché sur cette caisse.

J’avais toujours envie de choses, cela dit. Mon ambition – le désir de m’exprimer, d’enseigner, de clarifier, de perfectionner, de créer – était profonde. Quand le zen était ma vie, ces désirs ne pouvaient s’empêcher de s’infiltrer dans ma pratique et la communauté, de se déverser dans le seul espace possible mais auquel, le zen étant la religion du détachement, ils n’appartenaient pas vraiment. Il me semble aujourd’hui que l’une des raisons pour laquelle j’ai cessé de pratiquer était que je voulais vouloir à nouveau : vouloir ouvertement, sans entraves, ressentir en toute liberté les hauts et les bas du désir et de la déception, de l’amour et de la perte.

Ces derniers temps, je veux davantage. Mais je n’ai pas l’impression d’avoir autant de chance. Enfant de Ray et de Mary, je laboure le champ de mes désirs, sous le joug mais persistante, alors que me manque la volonté de mes parents de croire que quelque chose de bien pourrait surgir, bien au-delà de mes efforts. Je tourne le dos à la chance comme si c’était une gamine qui ne voudrait pas jouer avec moi à la récré. Je boude la chance.

 

Se sentir chanceux

Je me suis surprise récemment à penser à tout cela parce quelque chose de vraiment bien arrive dans ma vie. Rien d’officiel encore, c’est pourquoi je ne veux en parler en détail sous peine que ça me porte la poisse. Contentons-nous de dire que pour la première fois depuis longtemps, je me souviens de ce que cela fait d’avoir de la chance.

Pour être claire : Je sais gré à la bonne fortune d’être née ; de ne jamais avoir manqué des besoins fondamentaux, voire plus ; d’avoir l’amour de ma famille, de mes amis et d’une personne en particulier, si bonne et si dévouée ; d’exercer une profession que j’aime, etc. Par “chance”, j’entends quelque chose qui vous tombe du ciel, un don venu de nulle part, l’univers qui vous lance un cadeau.

Vous souvenez-vous de la dernière fois où vous avez eu de la chance ? Pourriez-vous décrire ce que cela a produit sur vous comme effet, physiquement ? Pour moi, c’est comme si mes cellules faisaient quelques pas de danse, comme si mon sang coulait un peu plus vite. Je me sens plus légère, plus audacieuse, plus capable, et aimée aussi – aimée par une source mystérieuse, cachée dans la lumière. Il y a une sensation d’expansion que je ressens dans la tête, la poitrine, les yeux et les oreilles.

Maintenant, si on peut identifier la sensation que ça fait de ressentir de la chance, pourquoi ne pas faire de la rétro-ingénierie : examiner l’état chanceux afin de le reproduire ? Et si la chance était une aptitude qu’on pourrait développer et non simplement quelque chose qui vous arrive ?

Je ne suis pas la première à poser ces questions. Le spécialiste en psychologie expérimentale Richard Wiseman, auteur de Notre capital chance, a mené une étude courant sur 10 ans de personnes qui s’auto-identifiaient comme chanceuses ou malchanceuses. Se fondant sur ses conclusions, il a identifié quatre phénomènes qui apparaissent invariablement dans la vie du chanceux.

    1. Ils savent profiter des opportunités de chance dans leur vie.
    2. Ils prennent les bonnes décisions en utilisant leur intuition et leur instinct.
    3. Ils s’attendent à la bonne fortune.
    4. Ils sont capables de changer la malchance en bien.

Je ne saurai trop vous recommander le livre de Wiseman si vous voulez connaître des stratégies spécifiques sur la marche à suivre. En tant que thérapeute psycho-corporelle, je suis plus qu’intéressée par la façon dont le corps est impliqué dans la chance et je crois que ça se résume à ceci : il est très difficile d’avoir de la chance si on est physiquement ou émotionnellement incapable de percevoir clairement son environnement. Si une part de nous-mêmes est en mode de survie, on se ferme au monde et à ses possibilités. L’anxiété, une tension chronique, l’épuisement – ces sensations ainsi que d’autres états nous limiteront littéralement, physiquement. C’est à ce moment-là qu’il est utile d’être attentif à ses muscles, sa posture, sa respiration et sa façon de penser, et d’être capable de choisir que faire avec eux. Pour ma part, c’est apprendre à contrebalancer une détermination qui s’exerce chez moi sans relâche. Donner à mon corps la chance de s’étendre dans cette sensation d’ouverture. Tapoter sur l’épaule de la chance et lui demander si elle veut bien jouer.

 

Photo: l’auteur et sa mère, Aéroport de Las Vegas, circa 1973.

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et propose des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Elle anime des ateliers d’écriture et de respiration consciente, et vous pouvez désormais la retrouver sur sa chaîne YouTube dédiée à l’écriture pour le bien-être, The Write Thing to Do.

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