La bonne question

By Posted in - Français & La vie on mars 10th, 2018 The Good Question

Quel est votre souvenir le plus récent d’avoir fait du bien ? Non avoir été bien, comme dans bien se comporter. Ni avoir fait quelque chose de bien comme dans réussir. Mais faire du bien au sens de traverser la vie en donnant le meilleur de vous-même à ce que vous rencontrez. Quelle fut votre première bonne action ?

Dans ma ville natale, la partie supérieure des murs de l’école maternelle affichait les portraits peints de Dieu à barbe blanche et de Jésus à barbe brune dans des robes flottantes et des nuages nacrés. C’est là qu’était le bien, planant à des hauteurs impossibles au-dessus de moi, assise à la longue table basse, mes petites mains serrant fort des pastels gras glissants ou essayant de lacer mes chaussures comme on me l’avait appris et ainsi, méritant le paradis. Le bien était élevé, comme Dieu au plafond. Il était immense et spectaculaire et universel.

Ce n’est pas le bien dont je voudrais parler.

De façon plus terre à terre et juste à quelques pâtés de maison de chez moi : le studio de danse de mon quartier. J’ai commencé à prendre des cours de danse classique à l’âge de 5 ans. Cela m’a offert beaucoup d’opportunités de faire du bien d’une façon différente de l’école ou de l’église ou de la maison – différente, je suppose, parce qu’il n’y avait ni récompense ni punition. Si vous vouliez danser, eh bien, voilà exactement l’endroit pour le faire et la façon de procéder. Je voulais danser. Quand j’ai été assez grande pour traverser la rue toute seule, je me suis débrouillée pour arriver à l’heure – en avance , en fait. Je préparais tout mon matériel – collants, chaussons, épingles à cheveux. J’allais chercher le thé pour ma professeure, Miss Kelly (au lait, deux sucres) au traiteur d’à côté. Je regardais la classe précédant la mienne et en apprenais beaucoup. Quand venait mon tour de prendre ma place à la barre, je glissais mon pied en-dehors jusqu’à son maximum et le reglissais jusqu’à ce que les talons se touchent pour aboutir à une première position satisfaisante, sans trace de couture. Et je répétais ce mouvement encore et encore – pliant les genoux, tendant la voûte plantaire, ramenant la courbe de mon bras à sa position initiale en rythme avec la musique – à chaque fois intéressée, attentive aux corrections, lançant mon corps maigre et imparfait dans les sauts et les tours. Essayant. Je ne pensais pas à faire du bien. J’étais simplement absorbée et en éveil.

Je dis qu’il n’y avait pas de récompense mais ce n’est pas l’exacte vérité ; il y avait là des rêves en jeu, je travaillais avec discipline dans l’espoir de devenir une grande danseuse. Mais comme vous le savez peut-être, à mesure que le temps passe, un peu comme on le fait avec les enfants, on met certains rêves au lit – certains y vont dans le calme, d’autres en ruant dans les brancards – jusqu’à ce qu’un jour, on se retrouve le seul éveillé, se demandant ce que c’est que la vie au juste et ce qu’on pourrait bien faire avec le temps qui nous reste pour ne pas le gâcher complètement. C’est là qu’entrent en scène Benjamin Franklin et la Bonne Question.

 

Voir à travers les lentilles du bien

Franklin, homme d’État et inventeur américain, était un penseur original. En 1726, quand il avait 20 ans, il se mit au défi de vivre une vie guidée par 13 vertus. Dans le cadre de cette initiative, il se constitua un programme quotidien. Dès le début de la matinée, il se posait cette question :

Quel bien ferai-je aujourd’hui ?

Et dans la soirée :

Quel bien ai-je fait aujourd’hui ?

Ces questions me parlent. Elles répondent à cette voix tâtillonne qui se demande ce que c’est que la vie et comment bien la vivre. Quelle révélation, voir le jour à travers les lentilles du bien – pas un bien modèle ou affichant combien je suis vertueuse ; pas un bien immense, spectaculaire et universel qui pourrait sauver l’humanité et me propulser au paradis ; mais un petit bien humble, dans mon périmètre et, surtout, faisable.

Mais que veut dire exactement “faire du bien” ? Bon. Le définir, c’est le plus amusant. Patti Smith dirait : Fais du bon boulot, fais-toi un nom. Jordan Peterson dirait : Range ta chambre. Je dirais : Intéresse-toi à tout ce que ton monde immédiat exige de toi. Reglisse un talon vers l’autre encore et encore, du mieux que tu peux, chaque fois.

 

Bonne intention, bonne action

J’ai décidé d’essayer. J’ai commencé à me réveiller en me demandant , « Quel bien ferai-je aujourd’hui ? » Et à la fin de la journée, je me demande quel bien j’ai fait. Parfois, je l’écris, parfois, je ne fais qu’y penser. Parfois, j’oublie. Et c’est ok, aussi.

Construire sa journée en ces termes revient à envisager comment on va passer son temps et penser à la façon dont on pourrait faire le bien dans ces situations. C’est une gracieuse variation de la to-do list, posant une intention qui vise à ce que tout soit une occasion de faire le meilleur, d’être authentique, d’agir avec dignité ou honnêteté, ou humour, ou clarté ou encore gentillesse.

Quelle que soit la manière dont on la définisse, faire du bien implique une action dans le monde. La Bonne Question souligne la qualité qu’on apporte à l’interaction qu’on a avec ce qui est autour de soi. Quand je pratiquais le bouddhisme Zen, l’un des maîtres avait l’habitude de dire que rester assis en méditation sans bouger était la chose la plus haute, la plus noble qu’on puisse faire, étant donné que tous les sens sont au repos et qu’on ne crée aucun karma. Même à cette époque-là, cette notion m’avait semblé étrange. Être immobile, ne pas laisser une empreinte est peut-être un bon point de départ ou un bon endroit où revenir de temps en temps ; mais nous ne vivons pas dans un vide. Notre réalité n’est pas seulement l’immobilité, elle est mouvement – notre perpétuel mouvement qui se heurte au perpétuel mouvement de tout autour de nous. La Bonne Question nous montre comment vivre ce mouvement comme une danse plutôt qu’une agression ou un fardeau.

Zen fut l’un des enfants qui n’alla pas au lit dans le calme. Après avoir quitté la pratique, j’ai entendu quelqu’un dire derrière mon dos, histoire de critiquer : « Oh là là cette Elaine ! Elle s’est jeté corps et âme dans le Zen et maintenant elle va se jeter corps et âme dans autre chose.” Et comment… Absorbée et en éveil. Me lançant dans les sauts et les tours. Quel bien ferai-je aujourd’hui ?

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et offre des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Vous pouvez également la rejoindre pour Écrire & Respirer, des rencontres régulières qui combinent l’écriture pour le bien-être et la respiration consciente. 

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