Jetés

By Posted in - La vie on juin 27th, 2018 bottom of the ocean

À peine quelques jours s’étaent-ils écoulés depuis la nouvelle des suicides de Kate Spade et d’Anthony Bourdain que je reçus un email venant d’une vieille amie. En farfouillant dans quelques cartons, elle était tombée sur une lettre de moi, qu’elle avait scannée et jointe en pièce attachée à son message.

“Je suis désolée d’avoir mis tant de temps à répondre à ta merveilleuse carte” – qui datait de presque 20 ans. “Elle est arrivée le lendemain du jour où j’avais passé une longue nuit à envisager le suicide pour la première fois de ma vie. Ce poème a plus fait pour ma santé mentale que tu n’as pu l’imaginer quand tu l’as écrit. C’était si incroyable de savoir que quelqu’un, tout là-bas, pensait à moi (bien sûr, je l’ai toujours su, mais quand tu es tombée si bas, tu oublies ce genre de choses)… Sache, je t’en prie, que je t’aime et te remercie pour avoir “su”, d’une certaine façon, quand j’avais le plus besoin de toi.”

Extrêmement troublant, c’est le moins qu’on puisse dire, de voir les mots de ce poème tracés de mon écriture. Je ne me souviens pas de les avoir écrits. Je ne me souviens pas exactement de ce que m’avait écrit mon amie. Pourtant, je me souviens bien de cette période de ma vie. Mais tout cela était devenu lointain et patiné avec le temps et les récits successifs. J’en étais restée à la version standard selon laquelle il fut un temps où j’avais mesuré le four pour savoir si ma tête pourrait y entrer mais, ha ha, fort heureusement, le four, à l’instar de tout le reste dans mon appartement, était trop petit. C’était devenu une anecdote, un patch vague et moche. Voir ces mots écrits de ma propre main ramenait la réalité derrière mon humour caustique : j’avais passé des semaines en pyjama, avais lâché tout contact avec la plupart de mes amis, de léthargie ou de honte ou les deux, et je me sentais nuit et jour comme au fond de l’océan, une enclume sur la poitrine.

 

Ma vie fabuleuse

Je ne suis pas là pour m’auto-analyser en public. Mais je voudrais vous dire en gros comment j’en étais arrivée au fond de cet océan. J’avais échoué là parce que je m’étais mise dans une situation qui me rendait très malheureuse et que je sentais que je n’avais nul pouvoir pour y changer quelque chose. Pour le dire très simplement, j’avais commis une erreur – de taille – et ma peur était telle que je m’étais figée, puis effondrée. J’avais perdu la capacité de faire face à l’erreur et d’agir en conséquence. Pour couronner le tout, j’avais honte de ma situation. J’étais supposée avoir du succès, plein de potentiel, mener une vie fabuleuse. Alors, je me cachai de la plupart des gens qui comptaient le plus, ce qui me laissa sans système de soutien en terre étrangère.

Mais on n’a pas besoin d’être à l’étranger pour expérimenter ce que le philosophe Martin Heidegger appelle l’être-hors-de-chez-soi. On peut devenir étranger à soi-même n’importe où et le monde entier nous devient étranger en retour. Les autres paraissent dotés de pouvoirs divins qui nous font défaut. Nous sommes dépassés ; nous sommes démunis. Nos amis et ceux que nous aimons nous semblent insensibles, voire hostiles, ou paraissent terriblement lointains, presque inexistants. On ne reconnaît plus sa propre vie. On peut même bénéficier de ce qui aux yeux des autres passe pour du succès ou quelque accomplissement. Mais ce n’est plus du tout notre chez-soi.

La sortie de ma dépression consista en petits pas vers chez moi – et je ne veux pas dire par là retour au New Jersey. J’hésite à donner trop de détails parce qu’il n’est pas question de recette. Tout d’abord, j’ai trouvé un chemin par l’écriture, un peu, presque chaque jour ; les volutes et les traits de mon stylo m’ont permis de garder le contact avec ma propre voix. Tout au fond de l’océan que j’étais, je pouvais continuer à m’entendre, même si mon interprétation de la vie et du monde avait pas mal dérapé. Je me suis aussi plongée dans les livres – j’en empruntais à la bibliothèque et j’apprenais des choses, sans me soucier de leur utilité, juste pour étudier. J’ai médité. J’ai fait du bénévolat. J’ai lu mon courrier, y compris la lettre d’une bonne amie venue à point nommé. J’ai trouvé une excellente somato-thérapeute avec qui je fus honnête et dont j’ai essayé des choses qu’elle me suggérait, même si cela me faisait peur. Tout avait à voir avec revenir à mon corps, laisser sortir les émotions que j’avais réprimées, faire face à la situation dans laquelle j’avais été jetée et développer, petit à petit, certaine confiance pour me sortir de là.

 

Seuls ensemble

Après la mort d’Anthony Bourdain, les réseaux sociaux et les forums en ligne furent encombrés de gens cherchant quelqu’un à blâmer. Où était donc sa famille ? Ils devaient le savoir, forcément ! En fait, les personnes à tendance suicidaire séparent souvent leur être public et privé. Ils peuvent se sentir terrorisés à l’intérieur tout en adoptant un autre visage pour le monde, vaquer à leurs activités avec une certaine compétence, même s’ils ont l’impression d’être des imposteurs en-dedans.

Alors, qu’en conclure, concernant les gens qui nous tiennent à cœur ? Que pouvons-nous faire ? L’email de mon amie m’a parlé intensément de l’importance de suivre son intuition : une petite voix, rêver de quelqu’un, un souvenir qui surgit de nulle part, l’apparition du visage d’un(e) ami(e), une chanson ou un objet qui vous les rappelle, quelqu’un dans la rue qui leur ressemble. J’ai toujours eu le sentiment que de telles occurrences étaient en fait l’inconscient collectif qui s’adressait directement à moi, et que si j’avais un tant soit peu d’estime de moi-même, je devrais saisir le message et contacter la personne en question. Pourtant, souvent, je ne le fais pas. Parce que je suis “occupée”. Parce que c’est plus facile d’ignorer. Parce que ça risquerait de paraître ridicule de dire à Grace que j’ai rêvé d’elle ou à Greg que j’ai pensé à lui. Or, je reste convaincue que ces flashes méritent d’être suivis d’action. Je ne dis pas que tout le monde est déprimé et a besoin d’avoir de vos nouvelles quand vous pensez à lui/elle ou que votre message pourra sauver une vie. Et pourtant…

Cela dit, je dois aussi ajouter que, tout en étant attentifs et en offrant notre aide aux autres, nous ne pouvons être responsables de leur volonté de vivre, ou de leur manque de volonté. Heidegger parle de l’être-jeté comme partie intégrante de l’être : nous sommes jetés dans cette vie sans pouvoir choisir quand ni avec qui. Nous n’avons pas choisi de naître, nous n’avons pas choisi ce corps, cette époque, cette famille. Nous pouvons nous demander qui nous a jetés là ou pourquoi. Mais en vérité, la seule chose que nous puissions choisir dans cette vie, c’est comment nous assumons d’avoir été jetés là.

La façon dont nous établissons un lien avec notre être-jeté est notre plus grande responsabilité et elle est individuelle. L’amour que vous portez à votre enfant, votre amoureux/amoureuse, votre époux/épouse, votre père/mère ou votre ami(e) a beau être immense, vous ne pouvez agir ou réagir à sa place. Faire face à son être-jeté plutôt que de le fuir, le camoufler ou l’analyser à outrance, est un acte de liberté, que nous devons accomplir encore et encore, pour nous-mêmes. Nous sommes seuls, ensemble, dans cette existence. Nous pouvons recevoir instruction, réconfort, conseils et consolation les uns des autres – ou non, selon la façon dont nous faisons face à notre être-jeté.

Je veux exprimer ma tristesse pour ceux qui, du fond de l’océan, n’ont pu revenir à la surface.

Je veux dire à mon amie, poète et épistolière : Holy almost, Batman ! Merci de m’avoir envoyé ce poème au bon moment !

Je veux remercier les gens de ma vie, des relations les plus anciennes aux rencontres de hasard, qui ont ouvert leur cœur ou leurs oreilles, fait un sourire, offert un regard ou juste donné signe de vie. Vous êtes comme les phares qui, clignotants et sonores, montrent le chemin de la maison.

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et offre des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Vous pouvez également la rejoindre pour Écrire & Respirer, des rencontres régulières qui combinent l’écriture pour le bien-être et la respiration consciente. 

Motivante, provoquant la réflexion, informative, la newsletter mensuelle The Attentive Body est gratuite, et nous respectons votre vie privée. Inscrivez-vous ici.

Please leave a Comment...