L’invitation au courage

By Posted in - La vie on octobre 9th, 2018 The Attentive Body blog by Elaine Konopka

J’écris ceci depuis le siège 46H du vol transatlantique vers l’ouest. Le signal “Attachez vos ceintures” vient de s’éteindre, bien que la pression qui plaque mon corps au siège m’indique que nous continuons à monter dans les airs. J’ai respiré intensément, délibérément et en quelque sorte désespérément ces dernières minutes qui m’ont semblé une éternité, tandis que l’avion roulait à toute berzingue sur la piste avant de décoller. J’ai senti le moment où il a quitté la terre : un léger rebond, une suspension comme un cœur qui cesse de battre, et qui m’a fait respirer de plus belle, comme si mon inspiration pouvait nous aider à gagner le ciel.

C’est embarrassant d’avoir peur de voyager en avion. Tant d’aspects de mon travail consistent à enseigner aux gens à gérer leur peur. On pourrait penser que j’ai réglé cette question. Je sais que des gens font réellement face à des choses effrayantes – catastrophes naturelles, guerres, audiences du Sénat – cela devrait me permettre de relativiser. Je sais que statistiquement, voyager en avion est plus sûr que conduire une voiture. Je m’en fiche. Je me trouve dans un gros morceau de métal à 9700 mètres d’altitude. Mes mécanismes de survie sont enclenchés.

Il n’en a pas toujours été ainsi. J’ai été une voyageuse de l’air heureuse, insouciante. Quand j’avais 11 ou 12 ans, mes parents avaient accepté de me mettre dans un avion pour aller voir ma sœur à Boston. Je quittai Newark en avion avec le sentiment d’être très adulte, une grosse étiquette ronde sur ma veste proclamait “Je voyage en avion Solo !” (À quoi pensaient-ils donc ? Mais je suppose que ces années-là étaient plus simples, question voyage.)

 

Zen et l’art de voyager en avion

Je ne me souviens plus très bien comment, mais j’ai perdu cette insouciance. Peut-être parce que j’ai moins voyagé en avion pendant quelque temps. J’ai recommencé quand j’ai pratiqué le bouddhisme zen. J’étais la secrétaire d’un maître zen et nous avons voyagé par avion vers diverses retraites de méditation. Depuis mes vœux, j’avais un rakusu : un rectangle en coton et en soie qui se portait comme un bavoir autour du cou. Une version mineure du kesa, cette robe que les moines et les nonnes portent durant la méditation. La mienne était noire avec des points blancs que j’avais cousus moi-même, des lignes pointillées censées représenter des rizières, mais je préférais penser à une procession d’étoiles dans un sombre firmament.

Durant le vol, je mettais de côté tout ce que j’avais appris à propos du détachement pour profiter du confort du rakusu et du sentiment de protection qu’il me donnait. Attendant à une porte anonyme, je le sortais de sa pochette, lui faisais toucher mon front et l’enfilais. Alors, je pouvais embarquer dans l’avion et prendre place auprès du maître zen – toujours sur le siège du milieu car le maître zen avait de longues jambes qui exigeaient le côté couloir. Tandis que l’avion prenait de la vitesse sur la piste, je chantais en moi-même le Sutra du Cœur ; le maître zen, lui, ouvrait calmement un journal mais je le soupçonne d’avoir toujours fait semblant de lire. Nous restions assis en silence tandis que l’avion quittait le sol. Et là, il me posait des questions sur la retraite où nous allions, demandant des détails, des listes, un emploi du temps, m’obligeant à me concentrer sur quelque chose d’autre. C’était une facon gentille de m’arracher à ma terreur. Puis apparaissait le chariot des boissons et il nous commandait un whisky chacun.

 

Hors contrôle et intense

Aujourd’hui, je voyage en solo, sans étiquette ni rakusu. Je suis assise côté couloir, car moi aussi, j’ai de longues jambes. J’ai appris à ne pas repousser la peur ou faire comme si elle n’existait pas, mais à en prendre conscience, à lui ouvrir la porte, et les bras. Je pense aux gens que j’aime. Je laisse mon cœur battre sauvagement. Je regarde ce que j’ai fait de ma vie et ce que je n’ai pas fait. Entre le moment où l’avion a déployé ses ailes, s’est éloigné de la terre ferme et s’est stabilisé au-dessus des nuages, j’ai plus ou moins fait la paix avec ma vie et le fait que désormais, plus rien n’est entre mes mains.

Le courage n’a rien à voir avec le sentiment de se sentir invincible. Le courage, c’est avoir peur et aller de l’avant avec cette peur. C’est reconnaître la mort pour la réalité impressionante qu’elle est, avoir peur, et choisir de vivre sa vie coûte que coûte quand même.

Qu’est-ce qui vous invite à être aussi courageux ? Peut-être que c’est quand vous perdez quelqu’un que vous aimez. Quand vous entendez un diagnostic pourri. Quand il était moins une. Quoi que ce soit qui nous fasse prendre conscience que nous avons été bercés d’illusions en pensant que la vie se déroule forcément de façon raisonnable ou prévisible ou juste ; qu’on a la maîtrise ; que nous vivrions toujours. Comment répondre à cette invitation ?

Si tout va bien, dans quelques heures, les roues de ce morceau de métal embrasseront cette bonne terre et je pourrai aller voir les gens que j’aime. Jusqu’à ce que j’oublie que je suis mortelle, ma peur rendra ma vie vive et intense, et particulièrement douces mes retrouvailles avec mes bien-aimés. Entretemps, le chariot des boissons est arrivé. On m’offre du champagne.

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et propose des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Elle anime des ateliers d’écriture et de respiration consciente, et vous pouvez désormais la retrouver sur sa chaîne YouTube dédiée à l’écriture pour le bien-être, The Write Thing to Do.

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