Hannah Metzler

By Publié dans - Body Talks on avril 6th, 2019 The Attentive Body blog by Elaine Konopka

Oh ! comme je regrette de n’avoir pas davantage prêté attention au lycée durant les classes de chimie, biologie et physique. La littérature anglaise était mon point fort ; quant aux sciences, elles étaient ce par quoi il fallait passer. Pourtant, adulte, je me retrouve à lire des dizaines d’études scientifiques, chaque mois, et à en tirer la substantifique moëlle pour les articles corps/santé de ma newsletter. Mes lectures m’ont rendue curieuse de tout ce qui se passe dans les coulisses de la recherche scientifique et de la dose de foi que nous pouvons accorder aux découvertes qui sont publiées. C’est là qu’intervient Dr. Hannah Metzler, une Autrichienne auteure d’une thèse en sciences cognitives obtenue à l’École Normale Supérieure de Paris, qui a eu la gentillesse de passer du temps avec moi pour parler de ses recherches sur la façon dont la posture affecte notre perception. Elle a aussi des choses à nous dire sur la nature compliquée de la science et pourquoi nous avons tout intérêt à prendre ce que nous lisons avec des pincettes.

 

The Attentive Body : Vous avez étudié la psychologie à Vienne puis avez poursuivi vos études en neurosciences à Paris. Y a-t-il eu une expérience spécifique dans votre vie qui vous ait poussée vers de tels domaines d’étude ?

Hannah Metzler : L’intérêt que je nourris en général pour la psychologie et les interactions sociales vient de mes parents. Tous deux sont professeurs et mon père travaille aussi comme thérapeute dans des écoles. Je me souviens d’avoir lu, dans une revue de psychologie à laquelle était abonné mon père, une étude qui décrivait ce qui arrivait à l’activité cérébrale quand on expérimente la peur, le moment où on s’attend à subir un électrochoc. Cette activité diminue immédiatement si quelqu’un vous prend la main, même quelqu’un d’inconnu. Si c’est votre partenaire qui vous tient la main, cette activité se voit encore davantage réduite. J’ai trouvé cela fascinant : le simple fait de tenir la main a une influence profonde sur ce qui se passe dans votre cerveau. J’ai toujours aimé la complexité des choses. J’ai voulu passer du temps à comprendre le cerveau et trouver comment il fonctionne.

 

TAB : Quel était le sujet de vos recherches ?

HM : Ma thèse portait sur l’interaction entre le corps, les perceptions et les émotions. J’ai émis l’hypothèse selon laquelle adopter des postures particulières allaient influencer la façon de voir les autres – plus spécifiquement la façon dont on reçoit les signes venant des autres, spécialement de leurs visages.

 

TAB : Juste pour circonscrire le contexte : nous savons que les êtres humains et les animaux perçoivent et interprètent les expressions faciales et le langage du corps, et cela en très peu de temps , n’est-ce pas ?

HM : Dès les premières millisecondes, votre cerveau distingue dans les expressions faciales ou les postures corporelles la menace de la non-menace. Ces choses arrivent très vite car c’est une question de survie. Analyser un visage – par exemple, savoir de qui il s’agit – prend plus de temps – mais toujours moins d’une seconde. Tout cela va très vite.

 

TAB : Si j’adopte une posture assurée – ce que vous appelez une “posture de puissance” – le torse bombé, les épaules en arrière, la tête haute – de quelle façon cela va-t-il m’affecter et affecter la personne qui me regarde ?

HM : Nous savons avec certitude que notre posture produit un effet considérable sur la façon dont les autres nous perçoivent. Nous ne savons pas encore si adopter telle ou telle posture a quelque impact sur la façon de nous percevoir nous-mêmes. Il y a eu une étude en 2010 qui proclamait que tel était le cas, mais la plupart de ses résultats s’avèrent non-reproductibles. Cela demeure un sujet de débat.

 

TAB : Donc, nous avons des postures qui envoient des signaux que les autres peuvent lire ; la question de savoir si oui ou non ces postures affectent la façon dont nous nous percevons nous-mêmes ; et vous avez voulu aller plus loin et voir si notre posture affectait aussi notre façon de voir les autres.

HM : Exactement. Bien que cela ne s’appuie pas nécessairement sur la façon dont on se perçoit soi-même. Cela pourrait juste être le fait que le “feedback” de notre propre corps influence notre manière de voir les autres. Nul besoin de sentir consciemment quelque chose pour que le corps ait un impact sur la façon de voir les autres.

 

TAB : Pouvez-vous décrire concrètement les expériences que vous avez faites ?

HM : On avait affecté des personnes au hasard (à l’aide d’un ordinateur) à deux groupes. La seule différence entre les groupes était la posture qu’on leur avait demandé d’adopter – assurée ou repliée. On a montré aux deux groupes environ 600 stimuli sur un écran. Ils devaient reconnaître l’émotion d’un visage sur l’écran, ou deviner entre deux visages lequel appartenait à un groupe particulier, ou encore choisir entre deux chaises sur laquelle il voudraient s’asseoir – et ces chaises étaient près d’autres personnes, donc il y avait toujours un visage en vue. Nous avons réparti l’interaction avec l’écran en blocs de 5 à 8 minutes. Entretemps, les participants composaient leurs postures pendant deux minutes.

Il était important de ne pas montrer aux participants d’images de postures parce qu’alors, ils auraient eu l’impression que : “Ah ! Celle-ci a l’air dominatrice” ou “Celle-là a l’air soumise”. Et il était aussi important pour nous de ne pas leur dire, “Prenez une attitude dominatrice” parce que ce simple commentaire aurait pu leur apporter un sentiment de puissance. Nous nous sommes donc contentés de leur donner des instructions très précises : “S’il vous plaît, restez debout, les pieds écartés, tournez-les légèrement en-dehors, posez vos mains sur les hanches, les pouces en arrière, ne regardez pas à terre…” Quant à la posture repliée : “Restez debout les pieds croisés, mettez un bras autour de votre ventre et l’autre par-dessus mais sans les croiser, laissez tomber vos épaules, et regardez à terre devant vous.”

Mes évaluations ont porté en général sur le choix qu’effectuaient les participants entre deux visages ou deux chaises ou plusieurs photos. Dans une étude, les gens devaient distinguer la colère de la peur.* Ils devaient dans leur réponse choisir si tel visage particulier sur l’écran avait une expression de colère ou de peur. Cela peut paraître facile mais c’était difficile parce que nous avions des expressions transformées – de faible niveau, presque neutre, mais avec un peu de colère. Nous avons mesuré le temps de réaction – combien de temps il leur fallait pour reconnaître une émotion – et combien de participants l’avaient bien perçue. Une autre expérience reposait plus sur les “décisions d’action” * des participants : ils avaient à choisir entre deux sièges libres, chacun près d’une personne – l’une avec une expression neutre, l’autre avec une expression de colère ou de peur. Les participants devaient déplacer leur souris d’ordinateur vers la chaise de leur choix. Notre travail a principalement consisté à noter la chaise choisie – du côté de l’acteur neutre ou de l’acteur apeuré / en colère.

 

TAB: Qu’avez-vous observé ?

HM : J’ai essayé de savoir si la posture influence la façon dont on reçoit les signaux des autres et comment on y réagit ; et quels mécanismes se cachent derrière cette posture – ce qui se passe dans notre cerveau quand on adopte une certaine posture et qu’on voit alors les visages des autres et qu’on a besoin de leur répondre, par exemple en allant vers eux ou en les évitant. Je ne peux dire que j’ai des réponses définitives à ces questions. Quand on me demande aujourd’hui, “Alors, est-ce que la posture du corps influence la façon dont on voit les autres et comment on réagit face à eux ?”, j’ai l’habitude de répondre, “Peut-être”.

Globalement, si la posture a un effet sur la façon dont on voit les autres, il est probable qu’elle a cet effet quand on commence à interagir avec les gens. L’effet le plus flagrant, le plus fort que nous ayons vu était que la posture avait un effet sur la décision d’approcher ou d’éviter les personnes au visage apeuré ou en colère. C’est une interaction sociale très basique, mais on se doit de répondre à une expression faciale. Ce que nous avons observé, c’est que les gens renfermés, ceux qui avaient une posture repliée, avaient tendance à davantage éviter les personnes en colère que ceux qui avaient adopté une posture assurée.

 

TAB : Pouvez-vous en conclure quelque chose, comme quel est le meilleur mécanisme de survie – l’évitement ou la confrontation ?

HM : Je pense que les deux postures ont leur raison d’être. Tout dépend de la situation où vous l’utilisez. Si la personne en colère est votre enfant, et qu’il va perdre le contrôle, la pire chose à faire serait de fuir. Parfois, on a envie d’aller vers les gens pour parler de ce qui les met en colère ou les calmer, ou trouver ce qui ne va pas. Oui, parfois, il vaut mieux se confronter – vous savez que vous pouvez gagner la bataille. Et parfois c’est mieux de l’éviter. La colère et la peur existent toutes deux pour une raison, les postures assurées et repliées existent toutes deux pour une raison, elles ont chacune leur raison d’être et elles font sens dans la situation appropriée.

 

TAB : Alors, que retirez-vous de tout ceci ?

HM : Ce que j’ai appris, c’est que la science est compliquée – bien plus compliquée que les gens ne l’imaginent. On a besoin de plus d’une étude pour répondre à telle ou telle question.

Une autre chose importante que j’ai apprise, c’est que ce qui est publié dans le domaine des sciences n’est pas seulement influencé par le fait que les découvertes soient bonnes ou intéressantes, mais par mille autres préjugés humains. Les chercheurs sont humains, et nous avons des préjugés, par exemple quand nous analysons des données. Nous sommes influencés par ce qu’ont fait nos prédécesseurs. Et dans tout ce que nous faisons, nous êtres humains, espérons une récompense. Il nous faut survivre dans notre travail de scientifiques, ce qui entraîne un certain comportement. Alors, nous voulons rendre nos découvertes les plus intéressantes possibles, et nous avons besoin de publier le plus possible. L’édition actuelle et le système de financement influencent vraiment la science. C’est pourquoi il faut regarder tout cela avec un certain scepticisme.

 

TAB : Sans compter, bien sûr, les médias qui reprennent ces recherches : c’est chaque jour qu’on lit des rapports nous disant quels aliments sont mauvais pour nous, quel type d’exercice est le meilleur… et bien souvent, ces études se voient complètement contredites par d’autres études, plus tard. Étant donné ce que vous dites des préjugés dans la recherche scientifique, comment le lecteur moyen peut-il naviguer entre ces infos ? “L’huile de coco est géniale pour votre santé !” “Les œufs vous tueront !” – que doit-on faire quand on voit de telles études en gros titres ?

HM : La première chose est d’être conscient du fait que la science est complexe. Ne pas paniquer à cause d’une simple étude publiée quelque part. Ne pas prendre de décisions vitales sur ce que vous allez désormais manger ou quel régime vous allez suivre en vous basant sur une seule étude.

En science, nous comptons avec les probabilités. Nous ne pouvons jamais mesurer l’effet que produit l’ingestion d’œufs chez tous les êtres humains. Nous pouvons seulement examiner un échantillon puis calculer la probabilité selon laquelle la santé de ces personnes évoluera dans les deux prochaines années. Cet échantillon peut s’avérer très similiaire à la population générale, ou non. Quand nous trouvons un changement dans un paramètre sanitaire particulier, s’il est suffisammant large, nous supposons que ce n’est pas seulement le hasard mais que c’est parce que ces gens ont mangé des œufs ou n’en ont pas mangé. Voilà pourquoi il est toujours important de voir auprès de combien de personnes l’étude scientifique a été menée et combien elle est représentative de la population générale ou combien elles vous en semblent proches.

Plus ce que nous trouvons est surprenant, plus les journaux scientifiques et points de vente des médias sont motivés pour le publier parce que cela leur apportera des lecteurs. Mais plus les découvertes sont surprenantes, moins elles sont susceptibles d’être vraies. Tout ce qui finit dans des publications scientifiques est légèrement biaisé au profit de ce qui est nouveau. Alors, les médias sélectionnent les découvertes les plus surprenantes et originales à vendre au public. Si une étude atteint les médias, il est plus que probable qu’il ne s’agira que d’un coup unique, d’une découverte à gros effet qui ne se reproduira jamais. Vous devez en être conscient. Si vous voulez prendre une résolution en vous appuyant sur une étude que vous avez lue, vous devez avoir une vue plus distanciée, qui prend du temps. Vous ne pouvez vous contenter de lire seulement une ou deux ou trois études.

Tout ce qui vit est complexe. On a alors besoin d’experts pour couvrir une zone particulière de recherches. La question épineuse est, comment reconnaître si quelque chose vient d’un vrai expert ? Cela ne veut pas dire que la science ne délivre que de fausses découvertes. Cela veut dire que c’est une entreprise à long terme. Il faut plus d’une étude pour trouver la vérité sur quoi que ce soit.

 

* Dans ces études, j’ai utilisé des tâches développées par mes collègues de l’équipe de cognition sociale du laboratoire de sciences cognitives et computationnelles.

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et propose des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Elle anime des ateliers d’écriture et de respiration consciente, et vous pouvez désormais la retrouver sur sa chaîne YouTube dédiée à l’écriture pour le bien-être, The Write Thing to Do.

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