Flotter

By Publié dans - La vie on décembre 2nd, 2018 photo: Fredrik Wetterlundh

Le 19 juillet 2018, une violente tempête s’est abattue sur le lac de Table Rock à Branson dans le Missouri, déchaînant des vagues de près de deux mètres qui ont fait chavirer un bateau de touristes. Dix-sept personnes ont été noyées. Tia Coleman était à bord, avec dix membres de sa famille. Elle en a perdu neuf, dont son mari, sa fille et deux fils. Son récit déchirant vaut la peine d’être entendu :

« Quand l’eau a envahi le bateau, je n’y voyais plus rien. Je ne pouvais ni sentir les autres ni voir quoi que ce soit. La seule chose dont je me souvienne, “je dois m’en sortir, je dois m’en sortir…” Et quand je me suis retrouvée dans l’eau, elle était froide comme de la glace… J’ai tout de suite su que si elle était aussi froide, c’est que j’étais au fond, bien loin de la surface. Tout ce dont je me souviens, c’est d’avoir donné des coups de pied pour nager vers le haut… En nageant, je priais, je disais : “Dieu, s’il te plaît, laisse-moi retrouver mes enfants.” Et je donnais des coups de pied. Et plus je me battais pour aller vers le haut, plus j’allais vers le bas. Et je continuais à me battre encore et encore. Et puis j’ai dit, “Dieu, si je ne peux pas y arriver, ce n’est pas la peine de me garder ici.” Alors j’ai laissé faire, et j’ai commencé à flotter. Et quand j’ai commencé à flotter, j’ai senti la température changer et se réchauffer et comme elle devenait plus chaude, j’ai su que j’arrivais à la surface. »

Mme Coleman dit qu’elle doit sa vie à Dieu et aux bons samaritains qui l’ont sortie de l’eau. C’est possible. Ce que j’en retire moi, c’est qu’elle est en vie parce qu’elle a été capable de lâcher prise.

 

Des coups d’épée dans l’eau

L’accident de Branson fut une tragédie ; mais il y a quelque chose dont on peut tirer la leçon dans l’histoire de Tia Coleman, même si notre vie n’est pas littéralement en danger. Vous pouvez vous sentir submergé, tiré vers le bas, abattu, comme si tous les éléments étaient ligués contre vous. Le choc d’une mauvaise nouvelle, le train-train du quotidien, une perte, la solitude, l’impossibilité de protéger ceux qu’on aime – ce genre de choses, sans menacer précisément votre vie, peut certainement donner cette impression et déclencher votre réponse de survie. Et vous pouvez être amené à additionner des chiffres obssessivement pour la 10e, 20 e, 50 e fois , avec l’espoir qu’ils seront différents cette fois-ci ; passer des coups de fil frénétiques ou envoyer des messages les dents serrées en retenant votre souffle ; rester allongé les yeux ouverts, le cœur battant fort, ne perdant pas une seconde du film qui se joue dans votre tête, une horrible projection de ce qui pourrait arriver, ou une version affreuse de ce qui est. Vous pourriez être amené à vous démener comme un pauvre diable pour essayer de changer la situation ou tenter de la battre à plates coutures, comme frapper une fourmi avec une masse. Vous pouvez tout aussi bien essayer de vous enfuir ou de disparaître.

 Tout cela revient à donner des coups d’épée dans l’eau.

Et ce faisant, vous pouvez vous noyer.

 

Respecter l’eau

N’importe quel marin digne de ce nom vous le dira : la clé pour éviter la noyade, c’est de flotter ou de faire du surplace et calmer sa respiration. Certains disent : “flip and float” (se renverser sur le dos et flotter). D’autres disent : “la tête en arrière, le ventre en l’air et appeler au secours”). Les Japonais utilisent l’expression  uitematte – “flotter et attendre” – et entraînent leurs enfants à agir ainsi. Voilà de bons conseils pour les agités de toutes sortes : dans les moments de détresse, ne paniquez pas, mais au lieu de cela, flottez et respirez.

Fred Lanoue, entraîneur de natation au Georgia Institute of Technology de 1936 à 1964, a enseigné ce qu’il appelle “Drownproofing” – flotter à la verticale avec le visage sous l’eau, relevant la tête seulement pour prendre une inspiration. “Essayez d’adopter l’attitude du chaton porté par un chat adulte”, conseille un site web qui explique sa méthode. “Contentez-vous de rester là et laissez l’eau vous porter”. Quel concept – accepter de se laisser porter par ce qui nous menace. Mais si vous acceptez que CE soit plus fort que Vous, il y a là une logique étrange, de celles qui défient votre instinct de vous débattre ou de résister. C’est sûrement ce qui se trouve derrière le nom de la campagne de prévention contre la noyade du Royal National Lifeboat Institute : cela s’appelle le Respect de l’Eau.

Flotter n’est pas l’universelle panacée. On a parfois besoin d’un vrai coup de pied, de volonté et de motivation pour nous frayer un chemin à travers la résistance. Cela dit, il y a parfois dans cette vie – et nombre de fois, en fait – des choses que nous ne pouvons contrôler. Quand on a fait tout ce qui était en notre pouvoir, il est peut-être temps de s’ouvrir à l’adversaire. Non en tant que victime, non pour abandonner, mais simplement en reconnaissant nos limites.

Pensez-y maintenant : si vous évoquez quelque chose de difficile dans votre vie, quelque chose que vous ne pouvez contrôler, que se passe-t-il ? Que se passe-t-il dans votre corps ? Que se passe-t-il au niveau de votre respiration ? Où résistez-vous ? Où se situe le combat ? Et ensuite : pouvez-vous lâcher prise et flotter ? Relâcher vos muscles et votre prise comme un chaton porté par un chat ? Et si vous respectiez l’eau – accepter ce qui est plus fort que vous – et si vous cédiez ? À quoi cela ressemblerait-il dans votre situation ? Que ressentiriez-vous ?

 

Humilité

Quand je vivais avec mes parents, jusqu’à ce que je quitte la maison à 17 ans, j’allais parfois dans leur chambre (elle était à côté de la cuisine et ils ne fermaient jamais la porte) et tombais alors sur ma mère, à genoux à côté du lit, qui priait. C’était étonnant de la trouver là, sur le couvre-lit rêche, ses doigts entrelacés soutenant son front ou tenant un rosaire ou un petit missel avec des images de saints et des prières. Elle bougeait sa bouche en silence, les yeux dans le vague ou fermés. Si elle m’entendait, elle n’en donnait jamais signe ; elle était là sans être là, comme un hologramme, comme si elle avait disparu à l’intérieur d’elle-même. Je contemplais ce tableau intime pendant quelques secondes – à la fois fascinée et mal à l’aise – avant de quitter la chambre à reculons.

Je ne saurais dire ce qu’elle disait exactement, mais je crois pouvoir le deviner. Elle avait sa part de malheurs. À cette époque, j’imaginais une litanie de requêtes, de demandes, de préoccupations : ma mère avait tendance à s’agiter. Mais aujourd’hui, je la vois autrement – la tête penchée dans la lumière jaunissante de la lampe de chevet, les genoux pressés sur la moquette or et marron – je la vois flotter. Malgré sa tendance à se débattre, elle avait l’humilité qu’exige le lâcher prise. Cela ne l’a pas sauvée à la fin. Mais j’aime à penser que cela aura allégé son fardeau quotidien et que cette pratique du lâcher-prise lui aura permis de rire, de plaisanter et de faire ce qui doit être fait. Et d’avoir envie d’être dans ce monde, malgré sa dureté.

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et propose des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Elle anime des ateliers d’écriture et de respiration consciente, et vous pouvez désormais la retrouver sur sa chaîne YouTube dédiée à l’écriture pour le bien-être, The Write Thing to Do.

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Photo: Fredrik Wetterlundh.

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