Épiphanie du doppler

By Posted in - La vie on décembre 3rd, 2017 veins and arteries of the human body

Je travaille avec le corps humain mais je dois admettre que je ne suis pas aussi versée dans l’anatomie que je le souhaiterais. J’écoute avec les mains et je peux sentir des choses étonnantes – quand un muscle a besoin d’une forte pression pour lâcher prise par exemple, et quand il a seulement besoin d’être tenu, calmement. Je peux sentir la tension et le vide, je peux sentir là où le corps est trop contrôlé ou au contraire ignoré, là où il a besoin de se réveiller et là où il a besoin de se relâcher. Je peux sentir toutes ces choses mais je ne saurais toujours vous dire les noms latins de chaque endroit que je touche.

Comme je ne suis pas familière de ces termes et que j’ai un penchant pour la métaphore, il se trouve que, me trouvant exposée à du vocabulaire et des concepts médicaux, je suis souvent étonnée de la poésie de tout cela.

Il n’y a guère longtemps, j’ai dû me faire faire un doppler des veines (la routine, pas d’alarme). J’ai passé trois quarts d’heure dans la salle d’attente qui portait bien son nom. Il semblait n’y avoir là qu’une réceptionniste un rien débordée et une docteure également assez affairée, qui menait les examens. C’était une fin d’après-midi de novembre qui tournait à la nuit, une nuit froide, avec les lumières des rues qui commencent à s’allumer. Il y avait une nervosité sous-jacente parmi les autres patients qui attendaient. Ils n’étaient pas là pour la poésie ; regarder ce qui se passait au fond de leurs propres entrailles était pour eux un mal nécessaire. On m’a finalement conduite dans la salle d’examen où l’on m’a dit de me déshabiller. J’étais perchée sur le rebord d’une chaise capitonnée, me posant des questions à propos de l’hygiène, essayant de garder mes pieds nus au-dessus du carrelage froid (bon pour les abdominaux). Mais après quelques minutes, mes abdos ont rendu l’âme. J’ai remis mes chaussettes.

Au bout d’un moment, la docteure est entrée avec précipitation et s’est excusée. “Un homme est tombé, j’ai dû m’occuper de lui. Nous manquons de personnel”, crut-elle bon d’ajouter, au cas où ça m’aurait échappé.

Elle m’a indiqué l’autre partie de la salle où était l’appareil. Un doppler est à la base une échographie, comme celles qu’on fait aux femmes enceintes. On vous étale sur la partie intéressée un gel froid vraiment agréable, puis on la masse avec une sonde lisse approximativement de la forme et de la taille d’un rasoir électrique. La sonde envoie dans votre corps des ondes qui rebondissent sur vos organes internes et renvoient un écho à travers la machine, créant une image. C’est comparable à la façon dont la chauve-souris utilise l’écholocation, en envoyant des appels dans leur environnement immédiat et dessinant une sorte de carte basée sur ce qui leur vient en retour.

Le plus beau, c’est que vous pouvez regarder – et écouter. Si vous avez déjà vu un foetus dans le ventre de sa mère et écouté les battements de son cœur à l’échographie, vous avez eu la version “de luxe” de l’expérience. Ma circulation sanguine ne pèse pas grand-chose à côté. Mais prenons ce que nous pouvons et ce jour-là, j’ai vu et entendu mes veines, et j’ai été émue.

 

L’art du bruit

J’avais mille questions.

Je sais que les artères emportent le sang riche en oxygène loin du cœur vers le reste du corps et que les veines ramènent vers le cœur le sang pauvre en oxygène. Cet examen était censé observer mes veines. Alors, comment cela fonctionnait-il ?

“Comment la machine distingue-t-elle les veines des artères ?” ai-je demandé à la docteure dont le stress était palpable et imperméable à mon émerveillement.

“La machine ne distingue rien,”a-t-elle répliqué, coupante. “C’est moi qui fais la distinction. Qui choisis où diriger la machine.” Pour souligner cela, elle a pressé la sonde un peu plus fort contre ma peau, tout en cliquant sur la console, en prenant des images fixes et en tapant des noms et des mesures. Je gardais mes questions pour moi désormais, me contentant de rester étendue sur le dos, m’abandonnant à ce monde intérieur étonnant. C’était comme être dans un sous-marin. De vagues lignes blanches ainsi que des rouges et des bleus pop-art lumineux ressortissaient sur le noir de l’écran. Des noms mélodieux apparaissaient en lettres jaunes à mesure que la docteure les tapait : le séduisant saphenous, l’intrigant iliaque, le punk poplité – des veines qu’elle compressait, puis relâchait, pour s’assurer qu’elles étaient flexibles et saines. À un moment, elle a mis le son et j’ai entendu une espèce de whoosh qui pulsait. Nous avions mis mon corps sur écoute et il nous renvoyait un grondement, un vrai GRRrr depuis l’univers caché que je portais en moi – cela est moi – et qui pourtant gardait son propre rythme, avait ses propres réseaux et vaisseaux , sa propre voix interne et sa propre logique qui continuaient à exister, que j’en sois ou non le témoin conscient.

 

Qu’y-a-t-il dans un nom ?

Les premiers anatomistes essayaient-ils d’être poétiques ? J’en doute ; étant donné la tâche quasiment biblique de donner un nom aux parties du corps humain, les anciens étaient pour la plupart pragmatiques dans leurs choix. La plupart des termes sont fondés sur l’emplacement, la fonction et la comparaison avec des parties similaires du corps. Certains incluent le nom du découvreur, comme le polygone de Willis, un système de suppléance vasculaire qui s’écoule le long de la base de notre cerveau, à l’instant où nous discutons, et qui tire son nom du physicien anglais Thomas Willis (1621 – 1675).

Nous pourrions nous demander à l’occasion si ça n’a jamais fait rire l’inventeur. Une amie chère, rédactrice médicale, a été consternée il y a peu par le terme “festons malaires”, qui renvoie à un gonflement excessif de la partie supérieure des pommettes, ce qu’on appelle communément “avoir des poches sous les yeux”. “Des festons”, se lamentait-elle, “comme pour décorer ton portail le Jour de l’Indépendance. Mais sur ta figure.”

Mais on dirait que parfois, les gens font attention à la façon dont le monde interne reflète l’externe et désignent les parties en fonction. Nous avons ainsi, par exemple, la géographie des veines : elles forment des arcs, se rencontrent lors de carrefours, se séparent pour devenir des affluents…

Quel que soit le nom, cela vaut la peine d’explorer les origines. Prenez la veine la plus fantastique, la veine saphène : c’est la plus longue veine du corps, partant d’un côté du gros orteil et courant tout du long jusqu’à l’aine. Selon la source généralement admise, le terme vient du grec safaina, qui veut dire “évident”. Mais les anciens physiciens arabes le savaient, tandis que la veine est tout à fait visible à la cheville, elle plonge comme le monstre du Loch Ness en s’approchant du cœur. Voilà pourquoi ils l’ont appelée el safin, “la dissimulée” (safoon in hébreu). Aujourd’hui, les chirurgiens qui regardent les veines du haut de la cuisse et se basent sur la traduction populaire peuvent naturellement croire qu’ils sont devant l’”évidente”, ou la veine saphène, alors qu’ils sont en fait en train de regarder ses affluents. Savoir que le nom veut vraiment dire “dissimulée” peut influer sur le traitement d’une varice et d’autres décisions chirugicales.

 

Ce n’est pas fini tant que ce n’est pas fini

Le doppler fut court. À un moment, la docteure a arraché de longues bandes d’un rouleau de papier toilette rigide et me les a tendues pour que j’essuie le gel, puis elle est partie sans même me dire si l’examen était fini. C’était comme la conclusion d’une expérience sexuelle déprimante. Bon, j’avais peut-être été indignée mais il y a quelque chose que j’avais entrevu et que la docteure ne pouvait pas m’enlever : le whoosh de sang dans mes veines. Et il perdure, comme j’écris ceci. Et il perdure en vous, comme vous lisez. Prenez une inspiration et pensez : vos polygones et vos festons, vos arcs et vos affluents. Peut-être ne sont-ils pas parfaits, en plus, ils ne dureront pas toujours – tout comme le monde que vous voyez quand vous regardez au-dehors.

Quand on voit un foetus dans le ventre de sa mère ou bien un nouveau-né, on pense au miracle de la vie.

Quand le miracle cesse-t-il ?

Jamais. Écoutez : vous êtes ce miracle.

Whoosh.

GRRrr….

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et offre des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Sa dernière série de workshops combine respiration consciente et écriture expressive pour explorer les sujets juicy” de la vie. Rejoignez-la le 17 décembre pour les Labs du dimanche : Invent/aire.

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(4) awesome folk have had something to say...

  • anne sophie - Répondre

    décembre 4, 2017 at 13:55

    whoosh…. je viens de lire avec ravissement les BD de Jirô Taniguchi, qui sont très poetiques, fantastiques… et il y a régulièrement des images qui représentent des arbres, de l’herbe, du ciel, dans le vent, et où le texte c’est « fshhh » … le bruit du vent ou du temps qui passe, du temps qui se suspend comme un nuage… ton whoosh m’y a fait penser,
    à ce mouvement en nous,
    comme autour de nous

    • Elaine - Répondre

      décembre 4, 2017 at 19:28

      Fshhhhhh, c’est très évocateur. Mes moments préférés dans certains films sont des moments comme ça, où ‘rien’ ne se passe. Je pense à ‘Days of Heaven’ de Terence Malick ou ‘Le Revenant’ d’Inarritu. C’est exactement cela — microcosme, macrocosme. Je prends note de Taniguchi, merci Anne-Sophie !

  • Lefebvre Catherine - Répondre

    décembre 3, 2017 at 14:37

    I like so much to read you, Elaine ,
    I am in this time, looking all the films of Jane CAmpion
    ( je me régaaaale, chez moi, au chaud, avec le casque pour mes oreilles,
    et j’aimerais qu’elle aie fait plus de films encore )
    Je t’embrasse
    CAth

    • Elaine - Répondre

      décembre 3, 2017 at 18:12

      J’adore Jane Campion! Merci de prendre le temps de me lire !

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