Comment écrire a changé ma vie – et pourquoi ça pourrait rendre la vôtre meilleure

By Posted in - La vie on mars 7th, 2017 Breathe deeply, write honestly. Sunday Labs with Elaine Konopka.

Quand j’étais enfant, j’ai souffert de harcèlement. Ce n’était pas une “affaire” à l’époque – il n’y avait pas de suivi psychologique particulier, pas de Centre de prévention de la violence en milieu scolaire, pas de nonauharcelement.education.gouv.fr. On n’appelait même pas ça du harcèlement – du moins pas quand les filles s’y livraient envers d’autres filles. À l’âge tendre de mes 12 ans, étant la plus jeune de ma classe à l’école catholique et en retard pour le boum périlleux de la puberté, je me suis retrouvée objet de risée dans la classe pour être intelligente, plate physiquement, pour avoir un grand nez et les membres maigres. J’avais mal à l’estomac la plupart des matins avant l’école et je pleurais souvent à la fin de la journée. Mais au fond, je serrais les dents. Je me disais que m’attendaient des choses meilleures. Et en attendant mon heure, j’écrivais.

Durant cette année de torture, j’avais pour professeure une jeune femme de caractère, avec une épaisse crinière noire qui lui descendait dans le dos, d’énormes yeux marron, et un fiancé. Toutes les filles voulaient être Melle L. Elle portait des mini-jupes et quittait la salle de classe plusieurs fois par jour pour aller fumer en douce avec sa copine, l’infirmière de l’école. Si le vacarme battait son plein quand elle réapparaissait (et ça ne manquait pas) elle nous donnait une punition : écrire une rédaction de 500 mots. Mes camarades de classe geignaient et se prenaient la tête dans les mains. Moi, je prenais le sujet qu’elle nous donnait, quel qu’il soit, et écrivais avec délectation. C’était la première fois que j’improvisais sur une phrase de départ. Quand elle ne nous donnait pas de sujet particulier, j’inventais des histoires – de belles histoires, des amusantes – sur elle et son fiancé. Elle les aimait. Elle m’appelait à son bureau et me posait des questions : Où avais-je trouvé les idées ? Qu’avais-je écrit d’autre ? Elle me disait avoir montré mes rédactions à son fiancé et qu’il les avait aimées lui aussi. Bien sûr, ça donnait des munitions au camp des harceleuses – j’étais désormais aussi le chouchou de la professeure. Je m’en moquais. J’avais ce media, les tâches d’écriture, et un lectorat choisi. C’était un mélange formidablement délicieux de refuge et de vengeance. Quand j’écrivais, je créais le monde. Je pouvais faire des choix qu’il aurait été impossible de faire dans la réalité de mes 12 ans. J’avais une voix. Le harcèlement me faisait toujours du mal, mais l’écriture me stabilisait.

 

Dire ce qu’il en est

Ma relation avec l’écriture (et son inséparable amie, la lecture) s’est poursuivie, bien après que j’ai laissé les moqueries derrière moi. J’ai écrit des poèmes et des nouvelles, des listes et des lettres, des informations et des articles, des mémoires académiques de tous poils… Mais ce n’est que bien des années plus tard, quand je me suis retrouvée dans un pays étranger, récemment divorcée et en chute libre financière, que j’ai commencé à écrire sur ma vie, jour après jour – écrire comme si je me parlais à moi-même. Ce n’était plus le canot de sauvetage qui m’embarquait quand j’étais au collège mais une pratique toute différente au sens où je n’inventais plus rien. J’écrivais sur ce qui m’arrivait, ce que je ressentais, ce que je faisais, ce que je voyais, ce que je pensais, ce que je voulais, ce dont j’avais peur. Mais je ressentais la même stabilité en faisant glisser le stylo sur le papier, le même frisson. Au lieu d’évaluer la largeur de mon four pour voir si ma tête entrerait dedans (quelle chance – les appareils ménagers étaient de la taille d’une dînette pour enfants, afin de s’adapter à ma chambre de bonne), je remplissais les pages de mon carnet de mes misères et de mes soucis, puis utilisais le même espace pour m’offrir un mot d’encouragement, ou d’engueulade, ou même, très souvent, un bon éclat de rire. J’avais d’autres aides – des aides précieuses ; mais l’écriture était la clé et une fois encore, m’a sortie de là.

 

Un pont corps / esprit

Aujourd’hui, ma pratique en tant que thérapeute somatique repose sur le corps. Je travaille sur la façon dont la vie joue sur un terrain physique intime : comment le passé laisse des marques, comment les habitudes nous limitent, comment les pensées et les émotions nous façonnent. J’apprend aux gens de quelle façon ils pourraient entretenir une relation différente avec ce terrain – créer un jardin ou apprécier la jungle, plutôt que de seulement en souffrir.

Mes clients repartent souvent avec un “devoir”. En général, je leur demande de prêter une attention particulière à une partie de leur corps ou à une habitude physique, ou encore de pratiquer la respiration d’une certaine façon. Mais il arrive que je leur donne des devoirs d’écriture. Je leur demande d’improviser sur un mot, d’expliciter une croyance qu’ils nourrissent, de définir ce qu’un concept signifie pour eux, de décrire une période spécifique de leur vie. J’ai appris à faire cela à partir de ma formation, mais je viens seulement de me rendre compte que j’avais toujours séparé l’écriture du travail physique. Écrire, dans ce contexte, revenait à gagner en clarté ; c’était jeter des morceaux de viande à des chiens mentaux qui aboient, en espérant qu’ils se calment. C’était, comme dans ma vie personnelle, une sorte de péché mignon – bien que j’aie vu que quand les gens prenaient le temps de le faire, ça faisait souvent avancer leur développement personnel de façon merveilleuse et inattendue.

Il n’est en aucune façon nécessaire d’avoir un soutien scientifique quand quelque chose nous procure tant de bien – mais ma foi, ça fait drôlement du bien quand ça arrive. Bien qu’il soit présent depuis des décennies, ce n’est que récemment que j’ai pris conscience de l’existence de tout un corps de recherche, d’enseignement et d’expérimentation qui vient combler l’écart corps / esprit par le biais de l’écriture. James Pennebaker, socio-psychologue et professeur à l’université du Texas à Austin, a commencé à rechercher les effets de l’écriture sur les traumas dès les années 80. Ses études ont révélé une corrélation stupéfiante entre le fait d’écrire sur des questions émotionnelles lourdes de conséquences et une amélioration de la santé mentale et physique.

Dans une étude spécifique, les participants étaient divisés en deux groupes ; on demandait à l’un d’eux d’écrire sur des sujets “superficiels”, comme la façon dont ils passaient leur temps, tandis qu’on demandait à l’autre d’écrire sur des questions plus profondes telles leurs relations, leur identité, les moments importants de leur passé, leurs aspirations pour l’avenir, etc. À travers différentes études, les personnes qui avaient écrit à propos de leurs expériences émotionnelles ont vu chuter de façon significative leurs visites chez le médecin, augmenter la croissance de leurs cellulesT auxiliaires, améliorer leurs réactions aux anticorps, ralentir leurs battements cardiaques, améliorer leur humeur et diminuer leur stress. Les étudiants ont obtenu de meilleures notes. Les seniors laissés sur le carreau ont trouvé des jobs plus rapidement. Les membres du personnel de l’université ont été moins absents au travail. Et ces observations ont été relevées à travers des personnes de tous âges, sexes, cultures, classes sociales et personnalités.

 

Faire sens, se dépasser

Il existe différentes théories pour expliquer pourquoi écrire est si bénéfique. La plus prometteuse implique deux traits humains de base : le désir de trouver un sens à son existence et le besoin d’apprendre de ses expériences de façon à ne pas s’exposer au danger. Fondamentalement, si on n’a pas compris ou pas traité de facon satisfaisante quelque chose qui nous est arrivé, on continuera à l’appréhender comme une menace. Ça restera un danger potentiel qu’on continuera probablement à ruminer, dont on fera une cause de stress et qui nous fera agir avec la peur au ventre – avec toutes les conséquences physiques que cela entraîne. Mettre des mots sur les choses – revendiquer une expression linguistique pour nos propres histoires – apporte une structure et une explication au chaos de notre expérience. “Une fois qu’on a compris comment et pourquoi s’est produit un événement, on est plus à même de le gérer s’il arrive qu’il se reproduise”, écrit Pennebaker. “Traduire la détresse en mots nous permet finalement d’oublier ou, pour mieux le dire peut-être, de dépasser l’expérience”.

Puisque je sors de plus en plus “de mon placard” avec l’écriture comme outil, comme pratique et comme passion, j’ai quelques questions à vous poser.

Écrivez-vous ? Si oui, qu’est-ce que vous écrivez ? Où ça ? À quelle fréquence ? Qu’est-ce que ça vous fait ?

Si vous n’écrivez pas, pourquoi pas ? Qu’est-ce qui vous en empêche ?

Qu’est-ce qui vous aiderait à franchir le pas ? Avez-vous besoin d’exemples ? D’instructions ? De lignes directrices ? D’un groupe ? D’un(e) ami(e) d’écriture ? D’une communauté ?

Dites-le-moi. En écrivant, naturellement !

 


Elaine Konopka a créé The Attentive Body à Paris et offre des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention ainsi que sur la gestion de la douleur. Ce mois-ci, elle lancera une série d’ateliers combinant travail respiratoire et écriture expressive. Rejoignez-la le dimanche 26 mars pour « La Force ».

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