Déballer Maman

By Posted in - La vie on mai 3rd, 2017 Unpacking Mom: The Attentive Body blog by Elaine Konopka

Ma mère travaillait dans une usine de soutien-gorge. La majeure partie de sa vie d’adulte, elle l’a passée comme coupeuse pour Maidenform, la manufacture de sous-vêtements féminins dont le siège était (et est toujours, je crois) dans notre ville natale, dans le New Jersey. Durant mes années d’école, elle se levait bien avant moi, prenait une tasse de café, une cuillère de cottage cheese et un toast, puis passait pas mal de temps penchée sur le miroir de sa chambre accolée à la cuisine, se badigeonnant toutes sortes de crèmes et de maquillage. Chaque matin, elle me préparait le petit déjeuner et, quand s’arrêta le service cafétéria de mon école, elle me prépara aussi mon déjeuner.

Les déjeuners à l’école ont changé depuis l’époque où j’étais gosse. Une petite recherche sur le net montre que certains enfants sont envoyés à l’école avec du fromage découpé en formes d’animaux finement découpées ; des carottes en étoiles et des concombres en cœurs ; des compartiments soigneusement ordonnés de snacks aux couleurs assorties ; de petits sandwiches décorés qui ressemblent à des pirates, à des hiboux, à des coccinelles. La plupart du temps, j’avais quelque chose comme un sandwich au pain complet ramolli au thon dans un sac en papier. Parfois une pomme. Ou un Twinkie – le contenu nutritionnel et comestible variait à l’extrême. Mais c’était le plus souvent ok, et c’était toujours là, assis sur le comptoir de la cuisine, pour moi.

 

“Quand je parle, on dirait ma mère !”

Vous n’avez peut-être jamais eu de boîte à déjeuner quand vous étiez petit ; mais vous avez eu une mère, c’est certain. Du moins jusqu’à ce que la science ait perfectionné ses expériences en gestation extra-utérine, chacun vient en ce monde à travers la même porte naturelle. Les mamans nous transmettent beaucoup via la génétique, mais une fois la porte franchie, nous apprenons et absorbons aussi énormément d’elles – ce que nous passons le plus souvent le reste de notre vie à tenter de régler. En d’autres termes : nous recevons tous un panier-repas.

Je résumerais ma relation avec ma mère, qui est morte il y a deux ans, comme une espèce d’amour filial conforme à la tradition et une déception réciproque. Quand je vois comment quelques-unes de mes amies élèvent leurs enfants, c’est dur de ne pas remarquer la différence, toutes les choses qu’elles font bien, les encouragements que je n’ai pas eus, les équivalents grandeur nature des carottes en étoiles et des concombres en cœurs. Et il n’y a pas que les manques que je vois dans ma vie, mais aussi certains côtés de ma mère qui s’invitent d’eux-mêmes dans mes pensées, dans mes paroles, dans mon corps, comme d’étranges hologrammes incontrôlables. Je sais que je ne suis pas la seule. Combien de fois n’entend-on pas quelqu’un s’exclamer, “Quand je parle, on dirait ma mère !” ou “ Voilà que je me mets à ressembler à ma mère !” – et on rit, mais on ressent comme un malaise en même temps.

Nul besoin de haïr sa mère ou d’avoir eu une terrible relation avec elle pour observer son influence sur soi et reconnaître qu’elle n’est pas toujours bénéfique. En fait, se confronter à cette question est une part importante dans le processus de maturité. Le piège dans lequel je vois nombre de gens tomber est de rester scotché sur ce qu’ils ont eu ou non. Vous déballez le panier-repas que maman vous a donné et découvrez que le fromage est moisi ou que les œufs sont pourris. Peut-être encore qu’il n’y a rien à boire, ou pas de fruit ou pas de dessert. Peut-être que tout est mangeable mais qu’il y manque une touche spéciale. C’est une déception. Ok, il est important de se rendre compte que votre mère ne vous a pas envoyé dehors avec un repas complet, bien équilibré, remarquablement artistique. Mais il est essentiel de ne pas rester fixé là-dessus. Ce qui est essentiel, c’est de déjeuner. Quoi qu’elle vous ait transmis (ou non), vient un moment où vous devez cesser de l’en blâmer et de le lui réclamer. Vous devez vous-même trouver la solution, vous lancer le défi à vous-même, vous le procurer vous-même, si cela vous est possible. Marchandez contre une pomme, demander de partager le jus de fruit de quelqu’un, prenez-en un au distributeur automatique. Mais si vous ouvrez votre boîte à déjeuner sans rien faire d’autre que de fulminer contre votre mère, vous allez mourir de faim. À cet égard, il y a bien des gens affamés de par les rues.

 

Prendre du large

Comment se défaire des aspects indésirables de son “héritage” sans guerroyer, blâmer ou être amer ?

Une façon est d’envisager Maman sous un angle différent. Quoi qu’elle signifie ou ait signifié pour vous, vous êtes sans doute trop proche pour la voir autrement que comme Votre Mère. Prenez du large et d’autres choses émergeront. Et je ne veux pas dire l’abandonner ou lui claquer la porte au nez. Je parle de se dégager. Laissez tomber les armes, dénouez les liens et regardez-la comme un être humain. C’est une personne. Quel genre de personne est-elle au juste ?

Ma mère a perdu deux enfants, l’un bébé, son seul fils. Son père a été tué quand elle avait 6 ans. Comment s’est-elle arrangée avec ça ? Comment le monde a-t-il pu apparaître à ses yeux ? Je dois essayer de deviner car elle n’a que rarement évoqué ces sujets. Il y a pourtant eu des conséquences. Elle s’est durcie ici, s’est mise en veilleuse là, fait des choix, adopté un certain ton – surtout en réaction à la douleur que lui a apportée la vie. Comment pourrais-je ne pas en hériter un peu ? Mais je n’ai pas à me durcir ni à me mettre en veilleuse de la même façon. Je n’ai pas à utiliser ce ton.

Je ne suis pas en train de parler de pardon ou d’excuser une mauvaise conduite. Je parle de cause et d’effets, d’apprendre d’où l’on vient et de faire ce qu’il faut afin de se ressaisir et d’aller de l’avant. Au lieu de vous étendre sur ce que votre mère “vous a fait”, demandez-vous qui elle était et ce que vous en avez tiré – de bien et de mal, car nul doute qu’il y a des deux. Célébrez les qualités que vous préférez et cessez de perpétuer celles qui vous jettent par le fond. Mangez les carottes en étoiles, jetez les œufs pourris. Accordez-vous les choses dont vous avez besoin pour vous camper droit sur vos deux jambes. Donnez-vous la chance de changer les croyances qui jouent en boucle en vous depuis toujours, ces airs familiers sur lesquels vous dansez.

 

Signes du passé

Une scène où je suis avec ma mère me revient souvent en mémoire, comme un rêve récurrent dont je n’avais pu, jusqu’à tout récemment, interpréter la signification. Nous revenions d’un déjeuner mère-fille, une tradition dans mon lycée de jeunes filles. Quelqu’un nous avait accompagnées en voiture depuis le hall du banquet jusqu’au lycée mais à partir de là, comme ma mère ne savait pas conduire, nous devions prendre le bus.

C’était un dimanche et nous avons attendu un certain temps à ce coin de Jersey City, en face de St. Dominic’s Academy. Ma mère se tenait debout, impassible sur le trottoir, comme si elle avait été plantée là, tenant son sac à deux mains devant elle, agrippant l’anse comme si elle pouvait en avoir besoin pour entrer au royaume d’Oz. Je regardais la circulation, admirais mes chaussures bordeaux spécialement achetées pour l’occasion, rêvant de m’échapper pour aller à l’université. Ce dont je me souviens distinctement est le silence entre nous. Pourquoi cette scène me revient-elle encore et encore ?

Elle ne l’a jamais dit et je n’ai jamais demandé mais si je devais parier, je parierais, avec une clairvoyance rétrospective étonnante, qu’elle était en train de se repasser tout le déjeuner dans la tête, se comparant aux autres mères, douloureusement consciente qu’elles ne travaillaient pas, elles, dans des usines de soutien-gorge et que, contrairement à elle, elles avaient eu le bac, qu’elles conduisaient une voiture pour rentrer chez elles tandis que nous attendions le bus, elle et moi, sa plus jeune fille distante, distraite, une créature étrange et impénétrable qu’elle avait pourtant créée, gravitant froidement comme un astéroïde dans l’espace.

Oui, voilà ce que je parierais parce que j’ai tellement de pensées semblables. La plupart du temps, je peux prendre de la distance et les nommer pour ce qu’elles sont, et je ressens alors un amour et un chagrin formidables pour ma mère qui n’a pas pu faire la même chose. Je sais de qui je suis la fille. Je sais qui a emballé mon panier-repas.

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et offre des séances individuelles qui portent sur un travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Sa dernière série de workshops combine respiration consciente et écriture expressive pour explorer les sujets ”juicy” de la vie. Rejoignez-la le 21 mai pour Les Labs du dimanche : Ma mère et moi.

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