Confessions d’une bilingue : parler, sentir, se faire comprendre

By Posted in - La vie & Life on juin 5th, 2017 Confessions of a Bilingual by Elaine Konopka

Je jure. Comment dire. J’essaie de ne pas le faire quand la situation ne s’y prête pas… mais je jure.

Je parle deux langues. Ce qui m’offre mille façons d’être grossière. Je ne choisis pas consciemment, mais si je dois analyser, je dirais que j’ai la langue qui se dévergonde selon ces deux grandes lignes : Dans des situations de frustration, d’ennui, de déception ou d’incrédulité, je jure en français. S’il s’agit d’une colère plus grave ou d’un danger physique, jaillit alors de moi mon New Jersey profond.

Le type à côté de moi dans le métro qui hurle dans son portable ? Putain !

Un(e) ami(e) qui a des problèmes ? Merde.

Je dévale la rue à vélo quand quelqu’un qui était garé ouvre sa portière, juste devant moi ? Jesus fucking Christ !

J’ai appris des bribes de polonais quand j’étais enfant et j’ai suivi durant 8 ans des cours d’espagnol mais c’est le français que j’ai gardé comme langue étrangère, et l’apprendre a été (est toujours) ma plus forte expérience de bilinguisme – et quand je dis bilingue, je fais référence à quelqu’un qui a une langue maternelle et a appris une seconde langue distincte, non pas à ces petits veinards qui ont grandi avec deux langues avec lesquelles ils se sentent pareillement à l’aise.

Parler une deuxième langue, en tout cas pour moi, revient à dénicher quelque chose dans son sac ou sa poche, tout en portant des gants. Mieux on connaît la langue, plus fins sont les gants ; mais peu importe votre compétence, il y aura toujours quelque chose entre vous et l’objet. On peut sentir approximativement, mais les subtilités nous échappent et on sera toujours à tâtonner un tant soit peu – agrippant les choses sans les sentir entièrement.

Cela n’est pas sans apporter quelque distance dans l’expérience. En fait, des scientifiques ont fait des recherches sur ce qu’ils appellent le langage bilingue désincarné et sa relation avec l’émotion. Ils en concluent que les bilingues affichent moins d’émotions en utilisant leur deuxième langue et sont plus à même d’ignorer ou de mal interpréter la part d’émotion d’une situation quand ils doivent prendre des décisions ou procéder à des analyses. Il est possible que cela tienne au fait que les émotions ne sont pas traitées de la même façon dans la langue seconde ou bien que s’exprimer dans une langue étrangère semble libérer le locuteur des normes sociales ou des limites associées à sa langue première.

J’approuve : une deuxième langue peut être une manière unique de se réinventer. Parfois, quand je parle français, c’est comme si je faisais parler un moi de substitution qui pourrait dire des choses que mon moi natif ne pourrait ou n’oserait articuler. Les mots et les émotions qui se cachent derrière les mots deviennent légèrement irréels. Cela dit, comme les chercheurs l’ont aussi relevé, ils peuvent conduire à des malentendus quand il s’agit d’évaluer une situation.

Au cours de mes toutes premières années à Paris, désespérément en quête de travail, j’avais trouvé une annonce pour quelque chose qui était ostensiblement un job de mannequin. Je l’ai lue à haute voix devant une amie qui fronça les sourcils et sembla mal à l’aise. “Que penses-tu du passage où il cherche une fille “un petit peu soumise ?” me demanda-t-elle. J’ai haussé les épaules. Je savais plus ou moins ce que soumise voulait dire, mais il y avait eu comme une déconnexion et je m’étais plus ou moins persuadée que l’employeur voulait quelqu’un qui soit “un peu stressée”, ce que j’étais certainement. Pour une raison ou pour une autre, mon amie ne m’avait pas détrompée et en fait, je me suis retrouvée au rendez-vous du type – dans un café, Dieu merci. Ma bêtise me sauta au visage dès que je levai les yeux sur lui : un homme plus vieux avec des lunettes de soleil à effet miroir qui souriait de sa bouche lippue et ressemblait à une version lascive de mon oncle Eddie. Nous avons eu une conversation en français, brève, surréaliste, durant laquelle je fixais mon Perrier et appris définitivement, que oui, soumise veut vraiment dire soumise.

 

Liberté et détachement

Donc, il se pourrait bien que le moi de substitution que j’envoie ait la capacité d’oser, mais cette liberté viendra avec un tant soit peu de détachement par rapport à la réalité et à mes propres émotions. Quand un client de langue française va de l’avant – une respiration profonde dans la cage thoracique, le lâcher-prise d’une épaule contractée, la libération d’une émotion longtemps contenue – mon enthousiasme a l’habitude de sortir en anglais. Exactly. Great. Yesssss. Et quand survient au cours d’une séance quelque chose de particulièrement intense avec un client bilingue, je l’encourage à s’exprimer dans sa langue natale. La différence est palpable au niveau du corps. Dans la deuxième langue, l’émotion est presque contée ; il y a une espèce de netteté suspecte, si honnête que soit l’expression. Dans la langue natale, c’est le corps tout entier qui se retrouve sous l’émotion. Je suis émerveillée de voir le surplus d’intensité physique à l’œuvre et l’expérience libératrice des gens quand ils jurent en suédois ou expriment leur peine en hébreu.

Une deuxième langue est un entraînement fabuleux pour le cerveau, et qui vient avec toutes sortes d’avantages. Selon des preuves assez concluantes, les bilingues possèdent manifestement une plus grande capacité à mémoriser, à se focaliser et à se concentrer que les monolingues ; ils sont cognitivement plus créatifs et mentalement flexibles ; ils sont susceptibles de connaître plus tardivement les débuts d’Alzheimer et de la démence ; et ils sont plus sensibles à leur environnement. Mais c’est une épée à double-tranchant. Il y a certes les bons points pour la santé, les horizons élargis, la douce liberté de se réinventer soi-même – mais aussi le risque de la solitude, d’être incompris, de ne jamais être attrapé sans gants à l’intérieur de sa poche sombre, de ne jamais être reconnu ou entièrement saisi.

J’ai été amoureuse d’un Français. Nous ne parlions que français ensemble. C’était bien de pouvoir vivre une relation intime dans une autre langue ; c’était grisant d’entendre ses mots d’amour exotiques. Pourtant, quelque part, je les sentais peser : les concessions constantes faites à la précision, à toutes mes gammes d’expression, à toutes les subtilités – et, bien souvent – à mon sens de l’humour. Une fois, et seulement une, je lui ai demandé pourquoi nous ne pourrions pas parler anglais de temps en temps, puisqu’il le comprenait et le parlait tout à fait bien. “Pourquoi donc ferions-nous ça”, m’avait-il répondu dans sa langue natale, droit dans ses bottes. “Tu parles français à la perfection.”

Oui. Et merde.

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et offre des séances individuelles qui portent sur un travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Sa dernière série de workshops combine respiration consciente et écriture expressive pour explorer les sujets ”juicy” de la vie. Rejoignez-la le 25 juin pour les Labs du dimanche : Une Deuxième âme – une exploration des conséquences du fait de vivre sous l’influence de plus d’une culture.

(1) awesome folk have had something to say...

  • Sophie - Répondre

    juin 8, 2017 at 23:03

    Bonsoir Elaine,
    I wish I could be bilingual…
    Je ne le suis pas, donc, pourtant très intéressée par votre témoignage qui fait écho à ce que je peux vivre parfois quand je parle Anglais,
    et m’ouvre sur ce que vous vivez, vous les bilinguals, dont quelques amies à qui je vais envoyer votre texte.
    A bientôt,
    Sophie Wild Flower.

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