Combien vaux-tu ?

By Posted in - La vie on novembre 1st, 2016 What Are You Worth, by Elaine Konopka_The Attentive Body

Je me souviens qu’au lycée, on nous avait donné, à mes camarades de classe et moi (plus d’une fois, si je ne me trompe) un dilemme éthique à penser et à discuter. Ça donnait quelque chose comme ça :

Un bateau est en train de couler. À bord, 10 survivants : une femme enceinte, un secouriste, deux jeunes mariés, une personne âgée qui a 15 petits-enfants, un instituteur, deux jumeaux de 13 ans, une infirmière expérimentée et le capitaine du bateau. Il n’y a qu’un canot de sauvetage qui ne pourra accueillir que 6 personnes. Qui choisiriez-vous pour embarquer sur le canot ?

Je détestais cet exercice.

Dans le cas hautement improbable où je me serais retrouvée dans cette situation, moi, adolescente du New Jersey, j’aurais pu, je suppose, prendre les décisions nécessaires. Mais était-ce vraiment indispensable à ce moment-là ? Alors qu’il y avait tellement de choses plus importantes auxquelles réfléchir, comme la date de sortie du prochain album de Springsteen et quelle université j’allais fréquenter… Je comprenais bien que l’idée était de nous encourager à définir et articuler nos valeurs ; j’aurais juste préféré quelque chose de moins dramatique, dans un contexte plus concret, pour le faire.

Quelques décennies plus tard, j’entends mes clients se battre avec des questions similaires, quoique de nature plus personnelle et pertinente :

Est-ce que ça a de la valeur, ce que je fais de ma vie ? Est-ce que moi-même, j’ai quelque valeur ?

D’accord. Faire le point peut être quelque chose de noble et de motivant. Mais si on gratte un peu plus profond, on voit poindre une question d’un genre légèrement différent :

Est-ce que je vaux quoi que ce soit ? Est-ce que je vaux assez ? Suis-je assez digne (d’amour, d’attention, de respect) ?

Tant de personnes ont peur de ne pas l’être ; elles ont honte et croient qu’elle doivent faire quelque chose afin de devenir précieuses et de vivre une vie qui vaille quelque chose. En d’autres termes, les gens ont peur d’être jetés du canot de sauvetage. Ils se tortillent comme des bretzels, mentalement et physiquement, crispés dans l’effort pour être estimés et acceptés.

Si tu te poses ce genre de questions sur la valeur, tu verras qu’il est impossible d’y répondre sans faire appel à quelque forme de mesure. Et voilà le nœud du problème : Quel sera ton critère ? Qui pour mesurer la valeur de ce que tu fais ou ce que tu es ?

 

Un cœur en or

Voyons un peu quels critères possibles.

Au marché noir, deux cornées coûtent 17.000 € ; tu peux t’attendre à 230.000 € pour deux poumons, 115.000 € pour un rein, et à peu près le même prix pour un foie ; ton cœur va chercher dans les 470.000 €, une coquette somme, et tu peux vendre 25 cm de cheveux blonds sur internet pour environ 400 €. Du lait maternel à la moëlle osseuse, du plasma au placenta, si ton corps produit, il y a un marché pour ça. En ce sens, une estimation prudente de ta valeur totale serait d’environ 2,7 millions d’euros. Un seul pépin : tu devras être mort pour gagner le tout.

Les compagnies d’assurance et les agences gouvernementales ne sont pas étrangères à l’évaluation de la vie humaine. En 2011, l’Agence de Protection Environnementale a considéré que la vie d’un Américain valait environ 8,2 millions d’euros, tandis que l’Administration de l’Alimentation et des Médicaments l’a évaluée à 7,3 millions d’euros et que l’Autorité de l’Aviation Fédérale et le Département des Transports ont parlé de 5,5 millions d’euros.

Quand il s’est agi de dédommager les familles qui avaient perdu leurs proches le 11 septembre, le gouvernement des États-Unis a estimé combien la victime aurait gagné durant sa vie si l’avion ne s’était pas crashé. Ce qui veut dire que la famille d’un jeune banquier qualifié a touché bien plus que celle d’un laveur de vitres plus âgé. Que tu retournes des burgers, cultives des pommes de terre ou pilotes un avion, tes compétences ont un prix, mais ce prix varie considérablement selon ton âge, ton sexe, ton expérience, ta situation géographique, et plus encore. Demande simplement au professeur qui gagne 105 € par mois au Népal, en comparaison avec ses homologues en Australie (5,500 €) et aux États-Unis (2,275 €).

 

“Que maman soit fière de moi”

Il se peut que les critères les plus insidieux soient ceux qui viennent sans données chiffrées : les idées de valeur qu’on hérite de ses parents, qu’on apprend de ses professeurs ou de ses mentors, dont on s’imprègne dans la fréquentation de ses pairs, qu’on assimile par la culture, la religion. Les uns vont dire que ta vie a plus de valeur si tu as des enfants, ou des dizaines d’amis. Que tu es une personne de valeur si tu restes près du foyer – ou au contraire si tu t’en éloignes pour voyager loin ; si tu travailles dur et respectes les règles – ou si tu prends des raccourcis, contournes le système, vis en marge.

Le problème ne réside pas tant dans l’existence de ces valeurs que dans le fait que nous n’en soyons pas conscients et que nous y obéissions. Nous essayons de plaire sur la base de ces critères que nous remettons rarement en question, que parfois même nous n’identifions pas. Nous prenons des décisions en vertu de ce filtre effrayant qui consiste à ne pas vouloir décevoir ou blesser quelqu’un, être objet de moquerie, être incompris, ou se sentir mal-aimé.

Si tu veux réfléchir à la “valeur”, si tu aspires à tout prix à mener une vie “valable” : super. Mais s’il te plaît, sois toi-même le maître des critères. En ce qui me concerne, tout bien considéré, le fait que nous soyons ici, sous une forme humaine, est à la fois un miracle et une minuscule goutte d’eau dans un océan insondable. L’unique valeur du fait merveilleux et fugace d’exister est celle que tu lui donnes.

 

Plénitude

Former ses propres critères demande du courage et viendra peut-être plus facilement si tu réussis à croire que tu es déjà plein et complet comme tu es. Pas parfait ; pas fini ; pas plein au sens d’arrogant ; pas complet au sens de fermé à la nouveauté. Mais complet comme un piano avec toutes ses touches. Plein comme une voile claquant au vent.

On a besoin de faire de la place pour sa propre plénitude. Comment faire ? Je serais tentée de dire : ralentir, mais la lenteur n’est pas toujours la solution. Parfois, la plénitude a besoin de vitesse, de mouvement, voire de chaos. On fait de la place en prêtant attention à cet endroit à l’intérieur de soi d’où partent tous les mouvements. Attention à sa respiration, à ses muscles, et lâcher ce qui n’est pas nécessaire. Attention à ses pensées et croyances, afin de pouvoir entendre ce qu’on se dit à soi-même et décider si l’on veut vraiment continuer ainsi. On fait de la place en se posant une autre question : non plus Qu’est-ce que je vaux ? mais Qu’est-ce que j’ai en moi et ai-je fait de la place pour ça ? Apprendre petit à petit combien de notes peut jouer ton instrument. Oser naviguer plein, toutes voiles dehors.

 

Illustration : Les Étapes de la vie (Die Lebensstufen), Caspar David Friedrich, 1835

 


Elaine Konopka est fondatrice de The Attentive Body, qui offre des séances privées de conscience corporelle et de gestion de la douleur, ainsi que Breath Lab, les ateliers de respiration, à Paris.

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