Claire Buisson

By Publié dans - Body Talks on octobre 12th, 2019 Claire Buisson

Chercheuse, chorégraphe, et enseignante, Claire Buisson est Chargée de l’Éducation artistique et culturelle au Centre National de la Danse à Pantin. Depuis 2017, elle est coordinatrice d’IMAGINE, un programme pour des femmes de Seine Saint-Denis qui propose une panoplie de pratiques chorégraphiques, somatiques, et culturelles qui tourne autour de l’idée que « prendre soin de soi est une manière de se saisir des soucis du monde ». Claire nous a parlé de la possibilité d’observer le mouvement autour de nous, la « respiration des choses », l’évolution d’IMAGINE et de l’espace que ce projet crée pour les femmes.

 

The Attentive Body : Votre enseignement est basé sur une approche « transversale » – regarder le réel de manière chorégraphique. Comment encourager les gens à développer dans leur quotidien un regard qui inclue le corps et le mouvement ? Est-il possible d’appliquer cet enseignement à quelqu’un qui ne s’identifie pas forcément comme chorégraphe ou artiste ?

Claire Buisson : Tout à fait. C’est en tout cas mon approche et ma « revendication ». J’ai notamment enseigné auprès d’étudiants en archi et en design. Et même en enseignant à des danseurs, ce qui m’intéresse, c’est de les faire sortir de la danse, c’est-à-dire que le corps et le mouvement existent aussi hors de la danse et de ses codes.

Par exemple, j’ai travaillé avec des enfants de 7 ans ; nous avons regardé un extrait de film (Solaris de Tarkovski), qui est un plan séquence sur des plantes dans l’eau. Nous l’avons regardé plusieurs fois, mis des mots sur les sensations et le mouvement que voyaient les enfants. Et ensuite, ils ont tout reproduit dans l’espace.

Je pense qu’il suffit simplement d’observer le mouvement dans l’environnement quotidien urbain avec une conscience chorégraphique : le mouvement de masse dans le métro, les corps qui marchent dans la rue, les bâtiments et les objets… Cela crée déjà une « respiration » dans notre présence quotidienne.

 

TAB : Et le béton ? Les bâtiments ? Je vois plus difficilement le mouvement, là…

CB : Pour moi le paysage, même sans corps, peut aussi être un paysage organique. Il y a deux choses. D’une part, la qualité du regard que je vais porter sur les bâtiments et l’architecture. Le regard peut être tactile et kinesthésique ; il modifie alors ma perception du réel, même le réel bétonné. D’autre part, il y a du mouvement partout : celui de la lumière qui va modifier les volumes perçus du bâtiment par exemple, d’un oiseau qui va passer devant le bâtiment et, par son mouvement, modifier le paysage… Cet été, j’étais en résidence au Mexique. Nous avons réalisé une vidéo autour de ruines d’usines. Et justement, nous avons fait des plans fixes, comme des photos, et là, toujours surgissait à un moment une sensation de mouvement à l’image : une branche d’arbre qui bouge, un papillon qui passe, ou même simplement le mouvement de notre perception.

 

TAB : Ça me rappelle le vieux koan [énigme] zen, des moines qui regardent un drapeau dans le vent et qui demandent : qu’est-ce qui bouge — le vent ? le drapeau ? ou l’esprit ?

Donc, cette attention à « la respiration des choses » vous importe. Quel lien avec IMAGINE ?

CB : Cette image de « la respiration » est pour moi une image, mais aussi une réalité du vécu et j’essaie de l’insuffler dans la manière de créer, concevoir, conduire, co-construire, collaborer dans un projet. D’où IMAGINE.

 

TAB : Avez-vous participé à la création de ce projet ? Comment est-il né ?

CB : Quand je suis arrivée au CND en juin 2017, le projet était conçu dans son squelette et dans son financement. Un projet de 16 jours pour des femmes de Seine Saint-Denis, de 9h30 à 15h30, avec des pratiques chorégraphiques et somatiques le matin et des pratiques autres l’après midi. Quatre villes [Aubervilliers, Bondy, Pantin, Tremblay], quatre groupes de femmes. Enjeux : égalité entre les femmes sur le territoire. Thématique : le corps de la femme dans la société, ses représentations et la notion de soi. Et on m’a « donné » la coordination du projet : le mettre en œuvre, lui donner une couleur… ou une respiration justement. Donc, j’accompagne le projet à l’échelle globale et à Pantin.

 

TAB : Ce sera la troisième année d’IMAGINE. Comment le projet a-t-il évolué au fil du temps ?

CB : Je cherche à ce que le projet reste vivant et qu’il ne soit pas juste « exécuté ». S’interroger au fur et à mesure, laisser du vide, expérimenter des choses, ajuster, lâcher… de manière à ce que ce soit le projet qui nous porte aussi. Une chose qui change chaque année, c’est la manière d’interpréter la thématique initiale. La première année était beaucoup sur le bien-être. L’année dernière un peu plus sur la zone gynécologique et aussi être femme dans l’espace public… Cette année, nous allons le découvrir en pratiquant, mais par exemple, à Pantin nous allons vers la métaphore de la plante et du jardin.

Autre chose de très important a changé : La première année, chaque groupe était très confiné dans le studio, entre soi. C’était un besoin pour le projet de prendre soin de soi dans cette intimité intérieure. Puis, peu à peu, le projet et nous toutes nous sommes mis à regarder vers l’extérieur. Concrètement, l’année dernière, plusieurs ateliers ont eu lieu dans des villes par exemple, en dehors des studios. C’est donc un processus organique.

 

TAB : Quelle réaction avez-vous eu des participantes ? Quel impact sur leur vie ?

CB : Pour les participantes, cela a des impacts de différentes natures. La première est par exemple la disparition de douleurs physiques, ne plus avoir besoin de médicaments ou de kiné. Il y a aussi une relation différente à leur foyer familial : une dame a dit que pour une fois, c’est elle qui avait quelque chose à raconter le soir à son mari et ses enfants. Ce sont aussi des liens qui se tissent entre des femmes qui vivaient dans la même ville sans se connaître.

Il y a aussi une nouvelle perception de leur corps, de leurs capacités physiques (notamment pour les dames plus âgées). Et également de nouvelles pratiques. Cette année, une participante de Pantin disait que cela lui avait fait reprendre l’écriture intime.

 

TAB : Formidable pour le feedback ! Je me souviens d’une femme qui avait travaillé la respiration avec moi [lors des ateliers IMAGINE 2018-2019] et qui nous racontait qu’elle avait fait les exercices de respiration avec ses enfants, tout le monde assis sur le canapé, et que ça avait amené un bien fou… et beaucoup de calme, bien apprécié !

CB : Oui, on m’a raconté. C’est superbe !

 

TAB : Est-ce qu’il y a eu des surprises durant ces deux années d’IMAGINE ? Quelque chose d’inattendu ?

CB : Réussir à mobiliser autant de femmes, si différentes, sur autant de jours, était l’ « objectif » officiel du projet, mais je crois que cela a quand même été une sorte de surprise que cela advienne et surgisse réellement. Pour moi, LA chose inattendue fut le bouche à oreille. Quand je reçois des appels de femmes qui veulent participer parce qu’on leur a parlé du projet… Il y a aussi le bien-être d’être entre femmes, de se toucher, de se rouler dessus, de s’embrasser, de se raconter, de rire. Et de toutes être d’accord : cela nous manque, ces espaces entre femmes.

Imagine CND

Une espace entre femmes : IMAGINE.

 

TAB : Il y a un aspect soin dans ces ateliers. Constatez-vous un tel besoin chez les femmes, un manque de soin ?

CB : Oui. Je ne ferai pas d’ailleurs la distinction entre participantes et « accompagnantes ». Nous avons toutes constaté que le soin, eh bien il faut en prendre soin, chacune à sa manière. Et surtout que le « soin », cela peut être beaucoup de choses, très diverses. Cela peut être corporel, sensoriel, cela peut être des mots, des gestes (cuisiner, écrire, etc…), prendre du temps, aller au musée…

 

TAB : Et vous-même – comment prenez-vous soin de vous ?

CB : Moi, je fais du yoga tôt le matin, et de la méditation. Je prends des plages de silence, ou de marche : des suspensions dans le quotidien. Je cuisine. Je vais dans la nature. J’écoute une musique que j’aime. J’essaie d’écouter mes besoins… J’essaie de ne pas me laisser embarquer par la frénésie quotidienne urbaine et matérialiste, et de tisser ma dentelle, et de sentir cette respiration justement…c’est peut être banal, mais en tout cas je trouve cela fascinant et précieux.

Ce qui veut dire aussi inventer son chemin.

 

Si vous êtes une femme ou que vous ayez une amie, cousine ou sœur qui habite vers Aubervilliers, Bondy, Pantin ou Tremblay en France, il est toujours possible de s’inscrire au projet IMAGINE 2019-2020. Contact : claire.buisson@cnd.fr

Photo de Claire Buisson : Luna Antonia Arboleda

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et propose des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Elle anime des ateliers d’écriture et de respiration consciente, et vous pouvez désormais la retrouver sur sa chaîne YouTube dédiée à l’écriture pour le bien-être, The Write Thing to Do.

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(2) awesome folk have had something to say...

  • Daphnée - Répondre

    octobre 12, 2019 at 12:20

    Superbe!
    Merci Elaine pour cette interview
    Daphnée

    • Elaine - Répondre

      octobre 12, 2019 at 12:27

      Merci Daphnée ! IMAGINE est un super projet, je suis ravie d’y participer encore cette année. Et Claire a une belle énergie….

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