Ces derniers temps, je fais des balades

By Publié dans - La vie on janvier 31st, 2019 Buttes Chaumont at night

Ces derniers temps, je fais des balades. Pas le genre de balade qui vous mène d’un point à un autre. Marcher pour le plaisir de marcher. J’ai commencé avec mon bien-aimé au cours des vacances d’hiver et ai continué assez régulièrement, sans que ce soit une résolution que j’aie prise, mais me mettant en route quand j’avais du temps et de l’énergie, parfois ni l’un ni l’autre n’était au rendez-vous – juste un désir puissant qui, lui aussi, me poussait hors de la maison.

Au début de presque chaque promenade, je rêve un peu debout au moment, que j’espère proche, où je pourrai vivre au milieu des arbres et des champs au lieu d’être obligée de quitter mon appartement pour aller les voir dans le parc. On dirait un zoo de plantes. Je voudrais voir toute cette verdure à l’état sauvage, dans son milieu naturel. Mais nous ne contrôlons pas tout dans cette vie et pour le moment, je me contente de marcher jusqu’au parc, d’en suivre le périmètre et de revenir, 4 km en tout.

Ça commence par une décision. Parfois même, quelque hésitation. Passé 17 heures, pourquoi ai-je attendu si longtemps ? L’idée était de profiter un peu de ce précieux soleil et là, il est trop tard. Vraiment trop tard ? Allez, vas-y quand même.

Je marche vite. Je n’ai pas de tenue sophistiquée. C’est l’hiver et je m’emmitoufle même si je sais bien qu’à la fin, je me retrouve joliment en nage. La grande différence entre marcher pour aller quelque part et marcher pour marcher est que je n’emporte rien avec moi. Que les clés dans ma poche. Un kleenex. Je veux être légère. J’ai envie d’avoir les bras qui balancent.

Je zigzague entre des gens qui poussent leur poussette et des enfants qui reviennent de l’école. À travers la rue de Belleville, en descendant une ruelle étroite et en passant par de grosses grilles noires.

Il y a tellement de gens qui me disent qu’ils ont des hauts et des bas. Pendant quelques secondes, mon esprit s’évertue à comprendre en quoi consistent ces bas et comment on pourrait y remédier. Jusqu’à ce que je me pose la question — Attends – pourquoi en serait-il autrement ?

Le parc – les Buttes Chaumont – est tout sauf plat. Quand je navigue à travers ses portails, balançant vigoureusement les bras d’un pas vif, l’allée part en pente. C’est comme si la terre me poussait. J’ai le vent qui me souffle au visage et je me sens plutôt bien avec moi-même, tandis que je marche vite en regardant les arbres. Au bout d’un demi-kilomètre environ, les choses changent. Je sens le travail de mes jambes et dois m’incliner légèrement en avant pour continuer à bouger à la même allure. Mon cœur bat plus vite. J’expire par la bouche. La première fois que j’ai monté cette côte, j’avançais comme une tortue, pensant que je devrais bientôt m’asseoir sous peine d’avoir une crise cardiaque. Maintenant, c’est plus facile. Pourtant, ça reste rude. C’est un effort. Mais quel ennui s’il n’y avait ni hauts ni bas. C’est après le plus dur que je me sens vraiment bien – les mains qui picotent, les muscles en mouvement, des couleurs aux joues, la chaleur intérieure bouillonnant contre le froid du dehors. C’est après le plus dur que je sais que j’ai fait quelque chose. C’est après le plus dur que je me sens vivante.

 

Quand je marche avec mon bien-aimé, je cale mon pas sur le sien et quand nous prenons un tournant, nous restons en tandem comme des oiseaux en vol, sans perdre la cadence. Quand je marche avec mon bien-aimé, les mots viennent trop facilement aux lèvres. Ce sont de bons mots mais c’est plus difficile de me libérer la tête. J’aime le bruit de sa respiration et de ses manches qui frottent contre sa veste. Quand je marche sans lui, je me sens un peu perdue. Je ne prends pas les mêmes chemins. Je dois prêter attention à la direction à prendre. Quand je marche sans lui, c’est une balade différente. Mais pas si mauvaise.

Au début de la balade, je me dicte à moi-même à quoi penser. “Pense à ton roman ! L’inspiration est censée venir quand on marche. Prépare ton prochain workshop ! Profite de ton temps avec sagesse.” Heureusement, il ne se passe que cinq secondes avant que je ne m’intime de me taire et de marcher. Et de regarder.

Regarde : tu vas plus vite que les voitures du bouchon de la rue Manin.

Regarde : trois hommes assis sur un banc dans le crépuscule croissant, leurs moustaches blanches sur leurs visages pâles, des chapeaux démodés dont les rabats sur les oreilles sont si grands que tous les trois ont l’air d’avoir les oreillons. Ils ne parlent pas français. L’un d’eux lève la tête et te rend ton sourire comme tu passes devant lui. Il lui manque une dent sur le devant.

Regarde : un petit garçon assis sur un skateboard, descendant à fond la pente de ton côté, waououououh. Un peu plus loin en haut, et à peine plus grande, celle qui doit sûrement être sa sœur, court pour tenir la distance. Vas-y, ma petite soeur, vas-y ! Ça peut avoir l’air moins amusant sans roues, ça peut te sembler injuste. Mais tes muscles n’en seront que plus forts.

Regarde : la coureuse vient de s’arrêter pour prendre une photo avec son portable. Tu tournes la tête et marches à reculons pour voir un peu ce qu’elle voit. Comment envisage-t-elle le monde ? Qu’est-ce qui a attiré son regard ? Sur le rectangle dans sa main, tu aperçois les nervures noires de branches d’arbres, le bleu du ciel qui vire au gris, la lueur de miel d’une fenêtre d’immeuble. Et, si tu ajustes légèrement ton regard, tu vois se déployer l’immense scène devant toi, infinie, insaisissable.

Regarde : la lune est là, à deux doigts d’être pleine – la “superlune rousse du loup”, comme disent certains. Ou quelque chose comme ça. Je me souviens d’une époque où on les appelait juste “pleines lunes” et personne n’en parlait beaucoup, si ce n’est l’almanach des campagnes. La lune appartient désormais aux médias. Pourquoi pas. Les Chinois viennent de planter du coton sur la lune. Il a germé puis est mort le lendemain. Regarde toute cette verdure, ces arbres fabuleux plus vieux que toi qui inclinent leur tête dans le crépuscule. Seulement ici, à notre connaissance. Seulement sur cette Terre.

La vie est ainsi – simple, sensationnelle. À saisir en cheminant, comme on enfile des perles ; accepter les perles précieuses déposées sur notre chemin, avec émerveillement, avec humour, avec gratitude.

Soudain, je vois le petit restaurant, Rosa Bonheur, tout illuminé de grosses ampoules richement colorées. Ce qui veut dire que j’ai fait le tour. Je ne peux croire que c’est la fin. Comment le pourrais-je ? C’est comme si je venais de commencer. Tout est allé si vite. Et dire que j’avais failli ne pas venir. Si je faisais un autre tour… Mais je veux rentrer à la maison pour tout écrire.

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et propose des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Elle anime des ateliers d’écriture et de respiration consciente, et vous pouvez désormais la retrouver sur sa chaîne YouTube dédiée à l’écriture pour le bien-être, The Write Thing to Do.

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Photo: Vincent Desjardins 

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