Caspar Schjelbred

By Posted in - Body Talks on avril 3rd, 2016 Caspar Schjelbred talks about improv with Elaine Konopka/The Attentive Body.

Ce fut un grand plaisir – ainsi qu’un défi – d’étudier avec Caspar Schjelbred à l’Impro Academy de Paris tout au long de ces derniers mois. Agile et intense, dans un flux perpétuel de tension et de fluidité, sa présence est à la fois poétique et comique, pleine de grâce tout en restant sous contrôle. Résidant à Paris, Caspar voyage dans le monde pour performer et enseigner son art singulier dans l’expression physique et la créativité. Son approche de l’impro, Impro Suprême, se place sous l’influence du travail d’Ira Seidenstein et de Keith Johnstone, en se focalisant sur le corps comme moyen d’expression et source d’inspiration. C’est certainement plus que de se tenir debout devant des gens en essayant d’être amusant et spontané. Notre conversation nous a entraînés sur un terrain commun : la peur, la difficulté de s’accepter soi-même et l’importance d’être un corps.

 

The Attentive Body : Il y a maintenant 16 ans que tu pratiques l’expression physique. Comment as-tu effectué cette pirouette depuis la Sorbonne où tu étudiais l’Histoire des Sciences ? Est-ce que ça a été un grand saut ?

Caspar Schjelbred : Il n’y a jamais eu de “pirouette” depuis l’Histoire des Sciences jusqu’à ça. Je n’ai jamais eu de plans de carrière, quels qu’ils soient, ni dans ce domaine-là ni dans celui-ci. J’ai étudié l’histoire de la psychologie puis l’étude des émotions en France à la fin du XIXe siècle, qui est liée à toutes les grandes questions à propos de l’humanité. Donc, il n’y a vraiment pas eu du tout de saut à effectuer pour faire ce que je suis en train de faire maintenant.

 

TAB : Quel est selon toi le lien entre ces grandes questions sur l’humanité et le théâtre physique ?

CS : Je considère le studio de théâtre comme un laboratoire de philosophie pratique. Tu pratiques la façon de donner un sens à ta vie – littéralement : créer – ici et maintenant. Le travail en studio me donne des pistes pour le reste de ma vie, pour ainsi dire.

 

TAB : Quels seraient les éléments spécifiques dans ton entraînement qui ont eu un impact sur ta « vraie » vie ?

CS : C’est difficile à dire. Je l’ai toujours fait à des fins de “vie réelle”. Ça m’intéresse davantage d’être une bonne personne qu’un bon acteur… Quoi que ce soit qui me bloque sur scène me bloque dans la vie, c’est la même chose. Les points de friction sont les mêmes.

 

TAB : Quand on improvise, j’ai remarqué que pour beaucoup (moi y compris) le négatif vient plus facilement et spontanément que l’acceptation et l’accord. Une idée de pourquoi c’est comme ça ?

CS : Oui. La peur.

 

TAB : Ah ! Voilà, on tient le bon bout !

CS : Quand on a peur, la réponse par défaut est de dire non et de se fermer, de se faire plus petit, d’occuper moins d’espace, de disparaître…

 

TAB : Oui ! Absolument. L’une des plus grandes prises de conscience que j’aie eues dans tes classes était comment c’était difficile de vraiment voir, entendre la personne avec qui tu “joues”, lui répondre. On est tellement obnubilé par ce qu’on va proposer qu’on se coupe de la conscience de ce qui se passe autour de nous. Je fais remonter ça à la peur : avoir peur de ne pas être drôle, de ne savoir que dire ou que faire…

CS : Exactement. La grande tragédie de l’impro, c’est que la plupart des improvisateurs ne comprennent pas qu’ils sont, en soi, l’“offre” fondamentale. Alors, les gens mettent au point des trucs et sont très bons là-dedans. Mais pour ce que j’en vois, c’est futile. La plupart ne peuvent supporter de rester ne serait-ce que cinq secondes sur scène, avec le public qui les regarde, sans rien avoir à dire ou à faire.

 

TAB : Alors, qu’apprends-tu pour faire face à cette peur ?

CS : D’abord, tu dois simplement en avoir conscience. Ne pas en avoir honte. Il est vraiment question de s’accepter soi-même, d’accepter sa présence au monde. Je suis ce que je suis et ce que je suis est là. Devant vous. Être dans son corps est la réponse. Se sentir soi-même. C’est ce qu’on appelle la présence de scène, le charisme.

 

TAB : Tu as dit récemment que l’une des choses les plus importantes que tu aies apprises de ton mentor, Ira Seidenstein, était que tu avais besoin de savoir comment t’arrêter. Ca m’intrigue parce que mon mentor, Avi Grinberg, dit exactement la même chose. En ce qui concerne mon travail, ça signifie identifier et arrêter les automatismes et les habitudes corporels (et mentaux) pour laisser place à l’adaptation, à la spontanéité et à la variété, et pour éviter la tension et le mal-aise à quoi mène souvent la répétition inconsciente. Que signifie « s’arrêter » dans ton travail ?

CS : Ca signifie faire une pause, et même une pose. C’est quand tu peux choisir de continuer à faire ce que tu étais en train de faire ou bien faire un ajustement. C’est quand tu peux faire un choix conscient. Utiliser ton intelligence, en fait. Composer. Ne pas être victime – ni créer d’autres victimes – d’un mouvement de « panique en avant ».

 

TAB : « Panique en avant » veut dire être obligé d’aller vers le faire, encore et encore, au lieu de prendre le temps d’être ?

CS : Panique en avant, dans ce domaine, j’imagine que ça veut dire que tu as peur de t’arrêter et de ressentir. En fait, j’ai trouvé cette expression en lisant des choses au sujet des soldats américains au Viet-Nam : comment ils avaient tous été préparés psychologiquement pour attaquer l’ennemi ; du coup, ils ne pouvaient plus s’arrêter et ont continué à tuer des civils. C’est une forme d’aveuglement. Notre vieille amie de toujours, encore une fois, la peur.

 

TAB : L’un des pionniers du théâtre physique, Marcel Marceau, est devenu célèbre en 1947. A notre ère de l’Iphone et de Twitter, les gens possèdent-ils encore assez de patience pour l’impro et le théâtre physique ? À la fois comme acteurs et comme spectateurs…

CS : La façon dont les gens improvisent reflète comment ils sont dans la vie, à un très haut degré. Je ne vois pas beaucoup de patience dans l’impro. C’est très rare. Il y a deux garçons ici en France qui font un spectacle appelé “SLOW”. Ils prennent vraiment leur temps. Ce n’est pas que personne d’autre ne le fasse, mais c’est rare. Je pense que le public apprécie ça quand il l’obtient – ou que quelques uns l’apprécient. Mais en général… sans doute que non.

 

TAB : Un acteur doit-il s’adapter à ça et de quelle façon ? Ou est-ce aux gens de venir sur ton terrain ?

CS : Un problème de l’impro est que les gens sont trop polis, trop socialisés si tu veux, et s’adaptent trop vite à la “société”, c.à.d. aux acteurs comme eux. En ce qui me concerne, je me sens mieux si j’arrive à amener les gens sur mon terrain. Mais là, c’est sûr de sûr que ça ne vient pas de l’impro, ça vient d’Ira.

 

TAB : Donc, à part les garçons de SLOW, l’impro s’accélère, comme tout le reste dans la vie ?

CS : Irrévocablement.

 

TAB : Pourrais-tu expliquer juste un peu la distinction entre l’impro et le théâtre physique ?

CS: C’est facile : l’impro n’est pas du tout physique. Les classes que tu as suivies [à l’Impro Academy] sont loin d’être des classes impro ordinaires. Il me reste à faire une analyse minutieuse de tout ça, mais ce que je peux te dire en toute certitude, c’est que : 99% de toutes les classes d’impro commencent avec des échauffements de groupes ou des jeux. Les gens ne sont pas entraînés à se confronter à eux-mêmes. Ils vont direct au fun – amusons-nous ensemble. Ce qui est… fun. Mais vide en termes de calories.

 

TAB : Alors, tu enseignes l’Impro Carnivore.

CS : Appelons-ça du “steack-frites”.

 

TAB : J’imagine que tu ne passes pas tout ton temps libre dans les spectacles d’impro.

CS : Bien vu. Les spectacles d’impro sont très prévisibles.

 

TAB : Comment nourrir ton inspiration ?

CS : Je vais voir du cirque et de la danse. Le cirque, qu’il soit moderne ou contemporain, possède en principe un vrai drame ou un meilleur jeu que les autres performances théâtrales, et des mouvements plus excitants, plus acrobatiques que la danse ! J’ai commencé à prendre des cours de danse classique il y a cinq ans. J’adore. Et bien sûr, je lis.

 

TAB : Que lis-tu en ce moment ?

CS : Juste en ce moment, je lis The Writing Life de David Malouf. C’est brillant.

 

TAB : Tu as dit tout à l’heure que ton travail en studio te donnait des “pistes” pour le reste de ta vie. Peux-tu donner un exemple ?

CS : Vivre et laisser vivre. Et parfois, laisser mourir.

 

TAB : Tu veux dire que tu as appris à lâcher prise ?

CS : Je n’ai pas encore fini d’apprendre ça. C’est un gros truc, ça. De lâcher prise. Disons que j’apprends à prendre les choses avec plus de légèreté.

 

Traduit de l’anglais par Nadia Porcar.

 


Caspar Schjelbred mènera une série d’ateliers en avril les dimanches après-midi, ouverts à tout le monde – détails sur Impro Supreme. On peut aussi le trouver à l’Impro Academy.

Elaine Konopka est fondatrice de The Attentive Body (Le corps attentif), qui propose des séances individuelles de conscience corporelle et de gestion de la douleur à Paris, ainsi que Breath Lab, un atelier d’exploration respiratoire. 

(1) awesome folk have had something to say...

  • Charlotte Neouze - Répondre

    mai 4, 2016 at 21:38

    Lâcher prise,c’est tout à fait ça!
    Comme ds une psychanalyse,ou la recommmandation est de laisser venir les mots,les paroles ,ss choisir ,ss trier.
    L’impro comme une psychanalyse corporelle et ideique!
    Bon programme!

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