Aventures du troisième œil

By Posted in - Life on mars 3rd, 2019 forehead

Ma première expérience mémorable qui prenne en compte ce morceau de choix dans notre patrimoine facial, à savoir le front, c’est quand j’allais à l’église avec mes camarades d’école, un mercredi par an, où selon la tradition catholique, nous faisions la queue en direction des prêtres de la paroisse qui trempaient leur pouce dans des coupes emplies de cendres et nous barbouillaient une croix sombre entre les sourcils, murmurant en latin, “De la poussière tu es venu et à la poussière tu retourneras”. Ce qui était censé nous rappeler notre fin prochaine et la nécessité de nous repentir – des priorités évidentes pour des enfants… Heureusement, la flottaison de nos jeunes cœurs ne se laissait pas si aisément engloutir et nous n’épargnions pas nos gloussements en regardants nos copains revenir de l’allée avec leurs marques noires entre les deux yeux, calculant de notre côté comment nous pourrions échapper au prêtre aux doigts boudinés ou à celui qui se prenait pour Picasso. L’une des conséquences immédiates de ce rituel fut ma prise de conscience, un peu comme Hester-Prynne dans La lettre écarlate, du centre de mon front. C’était comme si tout le monde le regardait – et c’est effectivement ce qui se passait ! Soudain, cette région se mit à exister. Mes sourcils devinrent des chenilles et le haut de mon visage, à cause de toute cette attention, se mit à me démanger jusqu’à ce que je le lave de sa cendre.

Les choses se sont calmées dans le front jusqu’à bien des années plus tard, où un rite d’une religion différente se présenta à moi. Dans le bouddhisme zen, on passe beaucoup de temps immobile ; mais après certaines sessions de méditation, il y a des cérémonies, et ces cérémonies impliquent beaucoup de salutations. Il y a de simples salutations avec la taille, mais aussi le quelque peu gymnastique sanpai : courber la taille, ensuite se laisser tomber jusqu’aux genoux, toucher le sol de son front et lever ses paumes au ciel, et enfin se redresser aussi gracieusement qu’on le peut – trois fois de suite. Les musulmans, les Sikhs, les Jains et certains chrétiens orthodoxes exécutent des prosternations semblables durant leurs prières, et au moins une posture de yoga – La Pose de l’Enfant – met votre front en contact avec le sol. Il s’agit d’une puissante gestuelle d’abandon et de révérence, et tandis que l’objet de cette révérence peut varier, le front semble bien être un point d’intersection entre le cerveau, le corps et l’esprit, dans maintes traditions.

 

Un point sensible

Dans les pratiques ésotériques orientales, cette croisée des chemins est connue sous le nom de troisième œil, ou ajna chakra : l’œil de l’intuition et de la perception qui regarde vers l’intérieur au lieu de l’extérieur. Dans la médecine traditionnelle chinoise, ce point est appelé le “Vestibule des impressions”, ou yintang. On le considère comme le portail vers la glande pinéale : une glande de la forme d’une pomme de pin et de la taille d’un petit pois, située profondément dans le cerveau, qui produit de la mélatonine et contrôle notre rythme circadien et nos hormones de reproduction. En tant que partie du système endocrinien, il interagit avec l’hypophise et l’hypothalamus pour affecter le sommeil, le stress, l’humeur, la libido et les niveaux d’énergie.

Ainsi, détendre ou contracter cette région entre les sourcils peut influencer, entre autres, la glande pinéale et la secrétion des hormones vitales. La bonne nouvelle : vous n’avez pas à vous cogner le front par terre pour travailler cette zone. Un peu d’attention, et peut-être un peu de toucher, le feront gentiment.

 

Coincé

Si vous faites une pause pour y prêter attention, vous remarquerez que le front est en réalité une région très animée. Si vous êtes surpris ou effrayé, le large muscle qui couvre le devant de la tête – le frontalis – tire vos sourcils vers le haut. Vous pouvez le sentir tout de suite en levant les yeux sans pencher la tête en arrière… ou en pensant à votre dernière facture d’électricité. Les expressions de trouble, de colère, de dégoût et de concentration mettent généralement en jeu le procerus, qui siège comme un petit éventail ou un coquillage entre vos sourcils, prêt à les tirer vers l’intérieur et vers le bas. Quand vous avez le soleil dans les yeux et que vous plissez les yeux, vous faites agir votre procerus. Jusque-là, tout va bien.

Le problème surgit quand vous contractez ces muscles en permanence et sans en avoir conscience. D’abord, il se peut que vous créiez ainsi une expression du visage qui ne corresponde pas à ce que vous vouliez communiquer, de telle sorte que les gens “liront” en vous quelqu’un de renfrogné, ou suspicieux, ou impatient ou choqué, alors qu’il n’en est rien. Mais cette information erronée vaut aussi pour l’introspection : les signaux de votre visage sont saisis par votre cerveau, qui agira en conséquence, en mettant en branle la production de certaines hormones, une façon particulière de respirer, etc. De sorte que vous pourrez vous retrouver coincé dans une humeur de chien sans vraiment savoir comment vous en êtes arrivé là.

 

Prêtez attention, puis lâchez prise

Je me retrouve souvent dans mon travail en train d’observer ce qui se passe entre les sourcils de mes clients. C’est une zone familière aux tensions. Je demande aux gens en premier lieu d’identifier l’effort qu’ils produisent et de décrire ce qu’ils ressentent alors – ce qui peut être un peu tout, depuis une honte profondément installée en soi jusqu’à une colère non résolue en passant par une vieille peur. Il ne s’agit parfois que de la coquille vide d’une habitude – un client m’a dit un jour qu’il s’était rendu compte qu’il fronçait les sourcils en hachant des carottes. La question suivante est, que se passe-t-il si vous lâchez prise ?

Quand je relâche la tension au centre de mon front, ce n’est pas comme si toute émotion existante était effacée ; elle descend en moi, comme si je l’avais avalée. Sentiment que quelque chose s’ouvre ou se fond. Ça fait du bien.

Apprendre à détendre ces muscles-là et à cesser de les contracter automatiquement peut apporter une foule d’effets positifs, dont une meilleure circulation du sang et de la lymphe, une production accrue d’endorphines, le soulagement des fatigues chroniques, migraines, fatigues oculaires, congestions des sinus et insomnies. C’est aussi un moyen rapide et efficace de changer votre point de vue.

Voici quelques trucs simples à essayer si vous avez envie de vous faire un petit cadeau :

  • Prêtez attention à la région entre vos sourcils, et quand vous vous rendez-compte que c’est tendu, relâchez et prenez une profonde inspiration.
  • Utilisez la pulpe de votre index et de votre majeur pour presser cette zone comme si vous appuyiez sur un bouton d’ascenseur ; maintenez la pression environ 30 secondes ; respirez.
  • Massez la zone en faisant bouger ces deux mêmes doigts dans un mouvement circulaire – dans le sens qui vous plaît le mieux ; travaillez le mouvement circulaire en allant doucement vers le haut, vers la naissance des cheveux ; respirez.
  • Faites un chouette exercice de stretch du visage, comme la respiration du lion.

 

Même si, à un moment ou à un autre, nous retournerons à la poussière, pour le moment, nous sommes là. Pourquoi porter tout le poids du monde sur son front ? Lâchez prise. Dégagez la voie. Ouvrez l’Œil.

 


Elaine Konopka est la fondatrice de The Attentive Body à Paris et propose des séances privées qui portent sur le travail corporel basé sur l’attention et la gestion de la douleur. Elle anime des ateliers d’écriture et de respiration consciente, et vous pouvez désormais la retrouver sur sa chaîne YouTube dédiée à l’écriture pour le bien-être, The Write Thing to Do.

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