Apologie du bâillement

By Posted in - La vie on février 4th, 2016 yawn

Et alors, sans prévenir, j’ai bâillé.

Quel connard ! Mais je n’ai pu m’en empêcher !

Holden Caulfield, L’attrape-cœurs, J.D. Salinger

 

Quand j’étais en formation pour devenir praticienne de la Méthode Grinberg, on mettait beaucoup l’accent sur ce qu’on appelait “laisser travailler le corps”. Ce qui veut dire à la base que c’est le corps le patron et que si, durant une séance, il veut trembler, transpirer, avoir la chair de poule, pleurer, rire bêtement ou roter, on doit le lui permettre et même l’encourager à le faire. Je pouvais m’arranger avec la plupart des choses que faisait le corps de mes clients mais au début de mes études, il y a une réaction qui m’a interloquée : le bâillement.

Malgré ma formation, si une personne installée sur ma table bâillait, c’était difficile de balayer le sentiment que j’étais en train de l’ennuyer, qu’elle n’apprenait rien, que je ne travaillais pas sur quelque chose de vraiment pertinent. S’ensuivaient généralement quelques secondes de panique : devrais-je œuvrer autrement ? ouvrir une fenêtre ? faire des claquettes ? De leur côté, nombreux étaient les clients très conscients de bâiller durant la séance, et qui se livraient à d’impressionnantes acrobaties des maxillaires pour réprimer cette envie. La pratique, l’expérience, la confiance dans mon travail et dans le corps du client m’ont tirée de là et finalement, les bâillements de mes clients ont cessé de me poser problème. Il arrive parfois que je bâille avec eux. Il arrive aussi parfois que j’utilise le bâillement pour les encourager à respirer plus profondément ou détendre leur mâchoire.

Pourtant, si involontaires que soient les fonctions corporelles, on fronce presque universellement le sourcil quand il s’agit de bâiller, en second vient peut-être le fait de péter. Bâiller est synonyme de fatigue et d’ennui et cela est considéré comme grossier dans la plupart des cultures – surtout si on ne met pas la main devant sa bouche.

Tandis que je préparais un Breath Lab incluant l’expérience du bâillement conscient, je suis allée voir de plus près en quoi consistait l’oscitation (terme médical qui le désigne) et fus bien surprise de ce que je trouvai.

 

Birds do it, bees do it…

En fait non, les abeilles ne bâillent pas. Mais tous les mammifères (à l’exception, curieuse, des girafes et des baleines), les poissons, les oiseaux et même les serpents le font. Les êtres humains bâillent dans le premier trimestre de leur existence dans l’utérus et continueront avec une moyenne de 250000 bâillements en une vie.

Si nous le décomposons, nous voyons que le bâillement consiste à ouvrir la bouche, inspirer profondément, rester suspendu un temps très bref au plus fort de l’inspiration, puis à expirer. Les muscles du visage, la tête, le cou et la gorge sont contractés et étirés – particulièrement autour des mâchoires – et les trompes d’Eustache à l’intérieur des oreilles sont ouvertes (ce qui est la raison pour laquelle bâiller aide parfois à se déboucher les oreilles en avion). Généralement, les yeux se ferment et peuvent même s’humidifier. Toute l’opération dure en moyenne 6 secondes.

Bien que bâiller excessivement puisse être le signe d’un état de santé alarmant tel un problème au cœur ou au cerveau, la plupart des effets physiologiques du bâillement sont bénéfiques. Le rythme cardiaque et la température du corps augmentent, ce qui augmente l’afflux du sang au cerveau, l’aidant à fonctionner convenablement. Tous ces muscles qui s’étirent et se contractent facilitent le flux de la lymphe, ce qui permet d’éliminer les toxines du corps. On peut donc penser que bâiller est une mini-séance de sport sur plusieurs niveaux.

 

Rien à voir avec un besoin de sommeil ou d’oxygène

Bien que bâiller soit un réflexe ancien en termes de développement et d’évolution de l’espèce, son rôle suscite toujours le débat chez les scientifiques.

La plupart d’entre nous se sont vu enseigner que nous bâillons parce que nous avons besoin d’amener plus d’oxygène dans notre système et de relâcher l’excès de dioxyde de carbone. Mais les études menées dans les années 80 par Robert Provine, psychologue américain expert du bâillement, ont montré que bâiller ne change pas le niveau d’oxygène ou de dioxyde de carbone dans le sang. Et bien que le bâillement soit souvent associé au sentiment de fatigue, une étude de 1996 (R. Baenninger et.al.) a démontré que la fréquence des bâillements n’a aucune relation avec la quantité de sommeil.

L’explication la plus prometteuse concernant le bâillement nous vient des études de 2011 et 2014 conduites par Andrew Gallup de l’université de Princeton qui conclut que le corps utilise le bâillement pour réguler la température du cerveau. Comme un ordinateur, notre cerveau ne fonctionne pas bien s’il est en surchauffe. Comme on le sait à présent, quand on bâille, le rythme cardiaque augmente sensiblement, ce qui élève la pression sanguine et amène un sang plus frais des poumons et des extrémités jusqu’au cerveau – un peu comme le radiateur d’une voiture rafraîchit le moteur.

Gallup a trouvé que les gens étaient enclins à bâiller si la température ambiante était plus fraîche que leur température corporelle interne ; qu’ils bâillaient moins si la température extérieure était très élevée (l’air inhalé durant le bâillement ne servirait pas à rafraîchir le cerveau) ou au contraire extrêmement froide (précisément parce que le cerveau n’avait pas besoin de se rafraîchir ou parce que l’air froid était perçu par le corps comme indésirable). En outre, bâiller la bouche grande ouverte permet aux parois des sinus de s’étendre et de se contracter comme des soufflets, ce qui conduit de l’air plus frais au cerveau.

Si cette explication thermorégulatrice est désormais bien documentée, on signale cependant que des musiciens professionnels bâillent juste avant de jouer un morceau difficile ou que des parachutistes bâillent juste avant de sauter de l’avion. Il semblerait donc que cette fonction de “rafraîchissement du cerveau” ne vaille pas pour tout bâillement. Certaines études posent le fait que bâiller sert à accroître la vigilance, d’autres que cela diminue le stress – toutes pointent que bâiller est une activité qui accuse une transition comportementale, aidant l’esprit et le corps à se déplacer du sommeil à l’éveil, du repos au mouvement, de l’ennui à la stimulation (et vice-versa).

 

Toujours à bâiller ?

Si tu as commencé à bâiller en lisant ceci, ne t’étonne pas – le bâillement est hautement contagieux. Tu as probablement remarqué qu’une personne qui bâille peut déclencher une cascade de bâillements autour d’elle. Bâiller active manifestement dans notre cerveau des “neurones miroir” impliqués dans l’imitation des actions d’autrui. De nombreuses discussions tournent autour du fait de bâiller ou non par contagion, comme signe de réponse empathique élaborée : certains disent que les sociopathes ou les personnes souffrant de troubles relatifs à l’empathie seront moins enclins à bâiller si quelqu’un d’autre le fait, mais les résultats demeurent peu concluants. Pour quelques-uns, le simple fait d’entendre un bâillement suffit à en déclencher un.

La prochaine fois que tu bâilles, que ce soit spontané ou contagieux, ne lutte pas. Prends-le comme un signal de réveil. Ouvre tes mâchoires en grand grand grand ! Sens tes poumons prendre de la place. Si tu peux le faire tranquillement, étire tes bras et ton dos, et ouvre ta poitrine. Sers-t-en comme l’occasion de te demander si tu as faim, si tu as besoin de changer d’activité (te lever, bouger, te dépêcher, ralentir) ou si tu as besoin d’être attentif envers quelque chose ou quelqu’un autour de toi. Si tu accordes à ton bâillement le droit d’exister au lieu de le réprimer, tu augmenteras son pouvoir de te recharger et de te connecter avec ce qui est en toi et autour de toi.

 


ELAINE KONOPKA

Elaine est fondatrice de The Attentive Body (Le corps attentif), qui propose des séances individuelles de conscience corporelle et de gestion de la douleur à Paris, ainsi que Breath Lab, un atelier d’exploration respiratoire.